Mi-aventure, mi-mission scientifique, l’expédition française «L’Esprit de Bougainville» s’apprête à mettre les voiles du port de Sihanoukville dans le sillage du célèbre explorateur pour une redécouverte des îles oubliées de l’Insulinde. «Nous voulons garder cet esprit du Siècle des Lumières, qui fut aussi celui des grandes découvertes, retrouver l’humanisme scientifique qui caractérisait Bougainville», explique Patrice Franceschi, capitaine de l’expédition. Son bateau «La Boudeuse», une jonque en bois de 30 mètres, appareillera dans une semaine si les terribles vents de mousson épargnent les côtes méridionales du Cambodge. Direction les mers du Sud, redoutées des marins pour leurs tempêtes, leurs violents courants et... les pirates. De l’Inde aux Philippines en passant par les archipels indonésiens, un voyage d’un an.Vice-président de la Société des explorateurs français, Patrice Franceschi, 44 ans, est un esthète de l’aventure qui se réclame de la lignée des «grands», Malraux, Monfreid, Cendrars, Lawrence d’Arabie... Depuis l’âge de 18 ans, il voue sa vie à l’aventure extrême, la recherche savante et l’écriture. Dix ans d’Afghanistan Raids au Congo, en Amazonie, remontée à la source du Nil, dix ans d’Afghanistan aux côtés des Moudjahidine, expéditions humanitaires (à la rescousse des boat people avec l’Ile de lumière), premier tour du monde en ULM (1984-87), raid papou en Nouvelle-Guinée (1989). La liste est un passeport des dernières frontières de l’aventure. Patrice Franceschi a décidé, cette fois, de suivre l’itinéraire de Louis-Antoine de Bougainville qui, au XVIIIe siècle, avait reconnu la plupart des îles de l’Insulinde, un an avant le capitaine anglais Cook. «Évidemment, nous n’allons pas refaire le tour du monde qu’avait fait Bougainville à bord de sa ‘Boudeuse’, mais revenir sur les lieux de son passage dans la région», dit-il dans le grand carré de la jonque. La campagne, baptisée «L’Esprit de Bougainville», sera en fait une série de six expéditions terrestres et maritimes. L’équipage, constitué d’une vingtaine d’hommes et de femmes, tentera entre autres de partir sur les traces de populations inconnues des îles Andaman et des Moluques. De dresser un inventaire encyclopédique d’une île de l’archipel des Sulu. De rechercher une épave sous-marine vieille de 2 500 ans ou encore d’exhumer trois coffres enfouis par Bougainville pour témoigner de son passage dans le nord de l’Irian Jaya (Indonésie). « Galères » Franceschi a déniché l’an dernier à Sihanoukville une épave, fabriquée au Vietnam, selon des plans de jonques de guerre chinoises du XVIIe siècle. Ses équipiers l’ont remise entièrement à neuf, reconstituant scrupuleusement la traditionnelle «pagode» sous laquelle est située la cabine de navigation. Sous la coque noire ornée de dragons sculptés, le navire est équipé de la dernière haute technologie maritime qui lui permettra de naviguer dans les meilleures conditions sur les mers de l’Insulinde. Les trois grandes voiles rouges n’ont que l’apparence de gréements de jonque, elles sont spécialement conçues pour affronter les turbulences de la mousson, en avance cette année en Asie du Sud-Est. Plusieurs tentatives de navigation en jonque dans la région se sont récemment terminées en «galères» – avaries multiples, mâts brisés, notamment parce que les capitaines avaient tenu à conserver la voilure d’origine. En plus de marins confirmés qui suivront l’expédition jusqu’à son terme, se relayeront à bord au cours des escales des spécialistes du Muséum national d’histoire naturelle, du Musée de l’homme, d’universités et d’instituts de recherche parisiens. Et aussi, souligne Patrice Franceschi, «une centaine de jeunes sélectionnés en Bourgogne et en Corse» qui seront invités à bord par petits groupes, pour quelques semaines. «Nous avons tenu à ce programme jeune pour leur montrer que la vie vaut la peine d’être vécue autrement, de manière positive, pour leur proposer une vision différente d’un monde souvent trop morose», explique-t-il. En attendant le départ, un bouddha offert par une pagode voisine veille sur «La Boudeuse», son regard contemplatif braqué sur la proue.
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