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Actualités - Opinion

Regard - Fouad Naïm : mixed media Grammaire en fugue

Si, la cinquantaine passée, Fouad Naïm entre en autodidacte dans le sérail de la peinture, il ne s’y présente pas pour autant en étranger. Il apporte avec lui son bagage d’honnête homme contemporain, sa besace culturelle et professionnelle polyvalente : littérature, théâtre, télévision, cinéma, journalisme. Il a toujours été amateur de musique et de peinture, collectionneur de disques et de tableaux. Je ne sais si la présidence de Téléliban, ce bateau qui n’en finit pas de couler, comme toutes les entreprises publiques de ce pays impayable, lui fut bénéfique. Peut-être y a-t-il perdu ses illusions sur la capacité des intellectuels à influer sur les errements du Pouvoir. Sa démission lui a accordé, en tout cas, le loisir de revenir à lui-même et à ce que les hommes de culture et de pensée savent faire le mieux : interpréter le monde en dilettantes au lieu de tenter de le changer en se (mé)prenant pour des hommes d’action. Dilettante, Fouad Naïm l’est dans le sens noble du terme : rigoureux et exigeant dans son travail avec lui-même et avec les autres, il n’en garde pas moins la vertu de détachement, d’élégante distance de l’amateur à la fois engagé et dégagé, passionné et placide, froid avec ferveur, fervent avec froideur, blasé sans l’être tout en l’étant. Que fait-on quand on a bouclé tôt la boucle d’une carrière? On fait le bilan et, pour commencer, on retourne à la source, au foyer fuyant de l’enfance, pour tâcher de déchiffrer, à partir de ses indices, le grimoire du destin. Pour Fouad Naïm, du moins pour le peintre, l’enfance est un tableau noir sur lequel s’inscrivent des règles de grammaire arabe, première découverte juvénile, sous forme explicitement énoncée, des prescriptions et des limites, que nous appelons depuis la guerre des «lignes rouges», qui régissent la pensée, le langage, l’art, la science, la société et le monde. Ce n’est sans doute pas par hasard que Fouad Naïm s’est souvenu de ces règles à ne pas transgresser quand il a décidé d’entrer en peinture après être entré en dissidence. Non seulement pour se rappeler à lui-même qu’il y a une grammaire picturale mais aussi, sans doute, pour réfléchir sans en avoir l’air, et peut-être à son propre insu, à ses aventures et mésaventures avec les règles grammaticales sacro-saintes du Pouvoir et de l’Argent. L’ombre des coulisses Ainsi, les textes inscrits en écriture cursive sur ses tableaux (sable, acryliques et pastels sur carton marouflé sur bois, la plupart de format 100x70 cm) ne sont-ils pas une ornementation gratuite surajoutée, ni même une adhésion au «houroufisme» couramment pratiqué par les peintres irakiens qui semblent avoir fortement influencé sa manière ténébreuse rehaussée d’éclats chromatiques et luminescents — il a longtemps vécu en Jordanie où il a pu se familiariser avec leur démarche si caractéristique — au point qu’il est difficile de l’apparenter à des peintres libanais, même ceux qui ont pratiqué la peinture au sable dès les années 60 comme Aref Rayess ou Blanche Lohéac-Ammoun. Ces textes semblent être, au contraire, et même lorsqu’ils tendent à s’escamoter jusqu’à disparaître complètement pour laisser place à des arabesques ou des figures abstraites, l’essence même de ce que Fouad Naïm cherche à se dire, puisqu’il s’agit d’abord d’un dialogue entre lui et lui-même, et à nous dire, puisqu’il ne s’agit pas d’un soliloque, bien qu’il fasse tout pour ne pas paraître exprimer des émotions subjectives mais plutôt de pures relations objectives de géométrie et de construction, de fonds et de formes, de cadres et d’enclaves, d’enceintes et de compartiments, de densités et d’intensités, de graphismes et de reliefs, de matières et de textures, de couleurs et de lumières (qu’il est parvenu à maîtriser, avec ses premières impulsions fauves, en allant dans un registre assourdi, voire sombre). Il emmanche son tableau comme une scénographie ou plutôt comme une mise en scène, en homme de théâtre qui sait que n’est signifiant et significatif que le signe sobre, économique et nécessaire et que le metteur en scène, une fois ses éléments mis en place, ses projecteurs d’ambiance et ses spots concentrés braqués sur les bons endroits, doit s’éclipser, rentrer dans l’ombre des coulisses pour épier de l’extérieur le déroulement de la pièce, comme s’il n’avait jamais existé. Dans ses mises en scène, Fouad Naïm s’efforçait de parvenir à cet auto-effacement. En peinture, c’est moins facile, et plus on se couvre plus on se découvre. La peinture n’est faite que d’autoportraits, de miroirs qui ne reflètent , si déformants soient-ils, qu’un même visage, des variations sur le thème de l’ego. Il y a d’ailleurs dans la structure des œuvres de Naïm quelque chose de l’art du contrepoint et de la fugue – dans l’acception de la musique et dans celle de l’évasion. Mais où s’échapper, fuguer comme le cadre supérieur qui fait bureau buissonnier sinon du côté de soi-même, de l’expérience, de la mémoire, de l’enfance, de la grammaire qui est une fugue comme la fugue est une grammaire, l’obscure grammaire qui régit la vie de chacun et la fuite du temps de tous et dont la dernière leçon ne peut être entendue par personne ? (Galerie Épreuve d’Artiste)
Si, la cinquantaine passée, Fouad Naïm entre en autodidacte dans le sérail de la peinture, il ne s’y présente pas pour autant en étranger. Il apporte avec lui son bagage d’honnête homme contemporain, sa besace culturelle et professionnelle polyvalente : littérature, théâtre, télévision, cinéma, journalisme. Il a toujours été amateur de musique et de peinture, collectionneur de disques et de tableaux. Je ne sais si la présidence de Téléliban, ce bateau qui n’en finit pas de couler, comme toutes les entreprises publiques de ce pays impayable, lui fut bénéfique. Peut-être y a-t-il perdu ses illusions sur la capacité des intellectuels à influer sur les errements du Pouvoir. Sa démission lui a accordé, en tout cas, le loisir de revenir à lui-même et à ce que les hommes de culture et de pensée savent faire le...