Le fameux «Je est un autre» de Rimbaud n’est certes pas fait pour convaincre les égocentriques habitués à dire «Moi je» en sachant fort bien de qui ils parlent. Sans doute doivent-ils aussi se moquer éperdument de la maxime pascalienne selon laquelle «Le moi est haïssable». Ils seraient plutôt du côté de Jules Renard qui assurait: «L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi». Deux pôles «Journal intime» nous l’avait démontré avec brio: Nanni Moretti est de ces diaristes qui disent «Moi je» sans vergogne. N’avait-il pas fait ses débuts en tournant, en super-huit, un petit film au titre éloquent: «Je suis un autarcique»? Mais ce cinéaste complexe et passionnant est aussi le militant de gauche qui signa «La cosa» et«Palombella rossa», et l’on retrouve les deux pôles de sa personnalité dans sa dernière œuvre, «Aprile», où il abandonne l’idée d’un reportage politique — un documentaire «plein d’humour et d’esprit civique» sur l’Italie — pour bifurquer vers la chronique égotiste nourrie d’introspection. Comme tous les metteurs en scène, il avait alors plus celui d’un projet dans ses tiroirs, dont celui d’une comédie musicale, style années 50, sur un pâtissier trotskiste. Mais voici qu’il annule le tournage, au grand dam de l’acteur qui s’était vu promettre le rôle neuf ans plus tôt! A l’évidence, Nanni Moretti aborde une période de grande confusion affective. L’annonce de la victoire de Berlusconi — c’est-à-dire d’une alliance qui inclut les «néo-fascistes» — au soir des élections de mars 94 le conduit à fumer par dépit, devant son poste de télévision, le premier joint de sa vie! En vue de son documentaire, il avait accumulé un énorme matériel fait de coupures de journaux dont la présence rassurante lui permettait de penser: «Je suis prêt, je suis presque prêt». Mais voici qu’il renonce à cet autre tournage — à la trappe, toutes les coupures! — car sa femme attend un enfant pour avril 96 et, tout d’un coup, la situation politique de l’Italie ne lui paraît plus peser très lourd face à un tel événement. Supputations Ainsi cède-t-il à une autre sorte d’urgence, d’ordre personnel celle-la: primesautier, volubile, coléreux et comme toujours gesticulateur, il se lance dans des supputations sans fin sur le bébé à venir. Sa femme a-t-elle le ventre rond ou en pointe? Que dévoilent les revues spécialisées de l’horoscope des enfants cuvée 96? Tiens, Madonna souhaite accoucher à la maison, comme autrefois. Et si elle avait raison? Une séquence tout à fait délicieuse relate le difficile choix du prénom: aux éliminatoires — Federico, par exemple, est écarté car il fait trop «adulte», et le clin d’œil à Fellini n’aura échappé à personne — succèdent d’inénarrables quarts de finale, la mère du cinéaste étant tenue au courant, par téléphone, de l’évolution de la situation. Il faudra bien se décider entre Matteo, Luigi, Andrea, Pietro, Fabio (ou Fabia, si c’est une fille). Ce sera Pietro. Une autre séquence charmante nous montre le déballage de la layette offerte par les deux futures grands-mères, avec chaussons bleus à bordure blanche, ou blancs à bordure bleue, chaussons rayés ou à pompons... Tout, en fait, dans la vie de Nanni Moretti est désormais conditionné par la prochaine venue au monde de Pietro, et jusqu’au choix de la salle où sa femme et lui iront voir un film car, même dans le ventre de sa mère, le bébé — futur cinéphile, gageons-le—doit s’habituer à une projection de bonne qualité. Un blocage Moretti a écrit «Aprile» en même temps qu’il le tournait — jusqu’en 1997 — et le montait, et c’est pourquoi ce film qu’on voit en train de se faire semble relever davantage encore, structurellement, du journal intime que «Journal intime» qui, par son titre, annonçait déjà la couleur. On y retrouve, dans son propre rôle, un Nanni Moretti au narcissisme à peine distancié, mais aussi sa femme, sa belle-mère et, pour la première fois à l’écran, Pietro dans son propre rôle. Mais l’impression de spontanéité que donne cette œuvre née d’une collaboration familiale n’a été, paraît-il, obtenue qu’au prix de beaucoup de travail et d’innombrables prises. Ecartelé entre un documentaire et une comédie musicale l’un et l’autre avorté, le réalisateur était manifestement victime d’un blocage face aux genres traditionnels du cinéma et, d’une certaine façon, «Aprile» est l’aveu de son impossibilité de tourner. Cette œuvre, dans le droit fil de son tempérament, lui aura permis de lever ce blocage puisqu’aux dernières nouvelles, il s’apprête à donner le premier clap d’une fiction.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le fameux «Je est un autre» de Rimbaud n’est certes pas fait pour convaincre les égocentriques habitués à dire «Moi je» en sachant fort bien de qui ils parlent. Sans doute doivent-ils aussi se moquer éperdument de la maxime pascalienne selon laquelle «Le moi est haïssable». Ils seraient plutôt du côté de Jules Renard qui assurait: «L’égoïste, c’est celui qui ne pense pas à moi». Deux pôles «Journal intime» nous l’avait démontré avec brio: Nanni Moretti est de ces diaristes qui disent «Moi je» sans vergogne. N’avait-il pas fait ses débuts en tournant, en super-huit, un petit film au titre éloquent: «Je suis un autarcique»? Mais ce cinéaste complexe et passionnant est aussi le militant de gauche qui signa «La cosa» et«Palombella rossa», et l’on retrouve les deux pôles de sa personnalité...