Reportages montés de toutes pièces, sources vagues et anonymes contraignant à refaire des enquêtes après publication, influence croissante des annonceurs sur le contenu rédactionnel: plusieurs affaires récentes jettent une ombre sur les médias américains. Les deux fleurons du groupe Time Warner, la chaîne d’information en continu CNN et l’hebdomadaire «Time», sont au centre d’une controverse pour avoir affirmé le 7 juin qu’un commando des services secrets américains avait répandu en 1970 du gaz sarin sur un village du Laos censé abriter des déserteurs. Le secrétaire à la Défense, William Cohen, a ordonné une enquête. «Newsweek», principal concurrent de «Time», a interviewé un officier des forces spéciales au Vietnam démentant ces informations, et les deux organisations à l’origine de ce «scoop» ont annoncé qu’elles allaient vérifier leur enquête. L’une des principales sources de CNN et «Time», l’amiral Thomas Moorer, a déjà indiqué n’avoir entendu que des rumeurs sur l’emploi de ce gaz mortel. Le conseiller militaire de la chaîne, un officier de réserve, a démissionné et évoqué un «journalisme irresponsable et malhonnête» dans le quotidien «Atlanta Constitution». Il y a une semaine, une éditorialiste du «Boston Globe», Patricia Smith, démissionnait en admettant avoir inventé des citations pour des articles qui lui avaient valu d’être retenue pour l’un des plus prestigieux prix de journalisme américains, le «Pullitzer Prize». Fin mai, le «Washington Post» ainsi que les magazines «New Republic», «George» et «Harper», ont reconnu avoir publié des reportages fabriqués de toutes pièces par Stephen Glass, 25 ans, jusque-là considéré comme l’enfant prodige de la presse américaine. Des comptes Et depuis le mois de janvier, les publications «sérieuses» rivalisent avec les tabloïds de supermarchés en révélations «de source anonyme» sur l’affaire Monica Lewinsky, cette stagiaire de la Maison-Blanche qui aurait eu une relation sexuelle avec le président Bill Clinton. Pour David Shaw, journaliste au «Los Angeles Times», ces dérives sont dues essentiellement à la course de vitesse que se livrent les journaux entre eux, contre les télévisions et contre les services en ligne, d’une part, et à la pression croissante des gestionnaires soucieux de leurs bénéfices, d’autre part. Depuis plus de trente ans, le lectorat baisse constamment aux Etats-Unis. 81% des adultes lisaient un quotidien en 1964, contre 58% en 1997. «Cherchant de nouveaux moyens d’accroître leur lectorat et leurs revenus sous ces pressions croissantes, les journaux abaissent ou suppriment ‘le mur’» (the wall), mot désignant la séparation traditionnelle entre rédaction et publicité», écrivait M. Shaw fin mars dans l’une de ses nombreuses enquêtes sur les questions de déontologie des médias. David Shaw a tant trouvé à écrire sur le sujet, qu’il a créé une section particulière, «The Wall», sur le site Internet du «LA Times». Les journaux en ligne, impossibles à battre de vitesse, attirent de plus en plus de monde, selon une étude récente du Pew Research Center, un centre de recherches indépendant basé à Washington. Le pourcentage des Américains s’informant au moins une fois par semaine sur Internet a triplé au cours des deux dernières années, passant de 6% en 1996 à 20% en 1998. Plus de 36 millions de personnes (11 millions en 1996) utilisent aujourd’hui les journaux en ligne et le Web comme source d’information, affirme l’étude. Matt Drudge, 31 ans, dont la feuille de potins sur le Web a sorti le «scoop» de l’affaire Lewinsky, repris ensuite par tous les médias, a trouvé une nouvelle légitimité: depuis samedi, il présente une émission d’information sur le réseau Fox. Face à cela, un avocat et journaliste américain, Steve Brill, a lancé ce mois-ci un mensuel, «Brill’s Content», qui veut «demander des comptes aux journalistes (...) pour qu’ils fassent leur travail de la manière dont ils sont supposés le faire: avec intégrité, honnêteté, équité et précision». (AFP)
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