La mise en place du nouveau gouvernement en Indonésie et la forte présence musulmane parmi une opposition qui s’est renforcée poussent les analystes à s’interroger sur une éventuelle montée de l’islam dans le pays à la plus grande population musulmane au monde. M. Jusuf Habibie, qui assume la présidence depuis la démission jeudi de M. Suharto, a fait prêter serment samedi aux 36 membres de son gouvernement — dont 33 sur le Coran — et s’est engagé à mettre en place les réformes demandées par la population depuis des mois. M. Habibie est l’un des fondateurs — et reste le président — de l’Association indonésienne des intellectuels musulmans (ICMI), une puisante organisation de promotion des intérêts de la communauté musulmane. La représentation de l’ICMI au sein du nouveau cabinet est très forte, soulignent les analystes. «Nous regarderons avec attention si les réformes conduisent à la stricte application de la Constitution de 1945 et au Pancasila» (idéologie d’Etat), a expliqué le général en retraite Bambang Triantoro, qui fait depuis longtemps campagne pour «des changements radicaux». La Constitution et le Pancasila stipulent un rôle égal pour toutes les religions reconnues en Indonésie et rejettent la dominance d’une seule religion. Près de 90% des 202 millions d’Indonésiens se déclarent musulmans. L’opposition politique, qui a rejoint le mouvement de protestation estudiantin, compte aussi plusieurs personnaltiés de premier plan appartenant à la communauté musulmane. «Dans le mouvement de réforme et d’opposition, un des éléments les plus importants ce sont les “groupes islamiques”», explique l’éditeur Aristides Katoppo, «il y a une sorte de réveil dans le mouvement politique islamique». Amien Rais, le dirigeant du mouvement islamique Muhammadiyah qui revendique 28 millions de membres, est la figure la plus en vue de l’opposition actuelle. M. Rais a jusqu’à présent évité les questions religieuses dans sa campagne pour les réformes, mais il s’appuie sur une très large base dans la communauté musulmane. «Islamisme exclusif» Parmi les figures de proue de l’opposition on compte des intellectuels musulmans influents comme Nurcholis Majid ou le poète et auteur dramatique Emha Ainun Najib, très populaire parmi la jeunesse. «Ce que nous voulons c’est ce que les pères de la Nation avaient décidé quand ils ont mis en place la république», déclare M. Triantoro. Ceux-ci, explique-t-il, avaient réussi à repousser les pressions du lobby musulman qui souhaitait que l’islam devienne religion d’Etat. «Je n’ai pas encore vu de pressions en ce sens», ajoute-t-il, «mais il y a déjà un élément islamique qui veut instaurer cela et ce mouvement existe sous la forme d’une organisation reconnue par l’Etat et qui a beaucoup de fidèles», a-t-il ajouté en se refusant à en dire plus. Pour M. Najib, qui se décrit comme un musulman modéré, le président Habibie a été jusqu’à présent perçu comme le symbole d’un «islamisme exclusif». Le gouvernement constitué par le nouveau président compte trois membres non musulmans, contre un seul précédemment. Mais la présence de l’ICMI y reste forte avec au moins trois ministres. Pour M. Katoppo, chrétien, le défi pour M. Habibie sera de ne pas s’appuyer que sur la communauté musulmane mais sur toutes les religions. «Habibie devrait rechercher une large base de soutien», explique-t-il. Mais pour un expert des forces armées indonésiennes, l’ABRI, les craintes d’une montée de l’islamisme ne sont pas fondées. «Tant que l’ABRI jouera un rôle dans la vie politique, on ne devrait pas courir ce risque», explique Salim Said. «L’ABRI tient depuis longtemps l’islam en suspicion», ajoute M. Salim pour qui «l’islam en Indonésie n’est pas un mouvement uni et ne pose pas de menace». (AFP)
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