L’image du capitalisme comme simple reflet d’une compétition loyale s’obscurcit si l’on superpose les vies de l’empereur de Microsoft Bill Gates et du géant du pétrole John Rockefeller. Que ce soit les logiciels informatiques de Gates ou les champs de pétrole du XIXe siècle de Rockefeller, de nouvelles industries aux frontières mal définies leur ont permis d’atteindre une position dominante sur le marché et d’écraser leurs concurrents, explique Ron Chernow dans une nouvelle biographie du magnat du pétrole: «Titan, la vie de John D. Rockefeller Sr». «Il y a une idée populaire qui veut que le libre-échange existe dans l’état de nature. Mais quand on observe le capitalisme dans l’état de nature, et telle est l’histoire de Rockefeller, on voit qu’il mène au monopole, précise l’auteur. C’est ce que l’on peut voir aujourd’hui avec Gates». A l’époque de Rockefeller, il aura fallu une décision de la Cour suprême pour ébranler la compétition sauvage. Si l’histoire se répète, Microsoft pourrait perdre devant les tribunaux mais toujours dominer effrontément l’industrie des logiciels. La Standard Oil, le joyau de Rockefeller, a été démembrée après l’arrêt antitrust de 1911, mais Ron Chernow rappelle que sa progéniture, au sein de laquelle on trouve Mobil, Amoco, Exxon et Chevron, est encore à la pointe de l’industrie du pétrole. Agé de 49 ans, Ron Chernow a travaillé pendant cinq ans sur la biographie de Rockefeller, qui sort ce mois-ci sous la forme d’un pavé de 774 pages, porté aux nues par la critique. Génie des affaires, qui alliait une piété baptiste un peu frustre à une habileté redoutable, Rockefeller le mystérieux est devenu symbole d’immense richesse, qu’il a ensuite dilapidée en pionnier d’une philanthropie moderne. Il est mort en 1937, à l’âge de 97 ans. Rockefeller pensait que le monopole, qu’il appelait plutôt «coopération», était essentiel pour maîtriser une industrie toute nouvelle, sans quoi, disait-il, «nous nous serions tous retrouvés sur un navire en perdition». Le caractère impitoyable que Chernow décrit résonne étrangement aujourd’hui. «Les gens croient que Bill Gates est impitoyable, explique le biographe. Mais c’est un enfant de chœur comparé à Rockefeller». Le magnat du pétrole a utilisé des techniques très simples pour étrangler l’industrie pétrolière américaine. Il était capable d’acheter une vallée entière pour empêcher le passage de l’oléoduc d’un concurrent. Il a corrompu des parlementaires et obligé des banques à ne plus prêter d’argent aux autres entreprises du secteur. Il a maintenu le prix du pétrole à un niveau assez élevé pour faire de confortables bénéfices, mais pas trop élevés quand même, pour ne pas inciter des rivaux potentiels à s’attaquer à un marché dont il détenait 90% des parts. Pour Chernow, Gates ne suscite pas la même indignation que Rockefeller, harcelé par les journaux à scandales qui ont précipité le démantèlement de la Standard Oil. «Les Américains associent encore Bill Gates à la renaissance de l’industrie américaine. (...) Et ils voient en Microsoft une source de fierté». (Reuters)
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats L’image du capitalisme comme simple reflet d’une compétition loyale s’obscurcit si l’on superpose les vies de l’empereur de Microsoft Bill Gates et du géant du pétrole John Rockefeller. Que ce soit les logiciels informatiques de Gates ou les champs de pétrole du XIXe siècle de Rockefeller, de nouvelles industries aux frontières mal définies leur ont permis d’atteindre une position dominante sur le marché et d’écraser leurs concurrents, explique Ron Chernow dans une nouvelle biographie du magnat du pétrole: «Titan, la vie de John D. Rockefeller Sr». «Il y a une idée populaire qui veut que le libre-échange existe dans l’état de nature. Mais quand on observe le capitalisme dans l’état de nature, et telle est l’histoire de Rockefeller, on voit qu’il mène au monopole, précise l’auteur. C’est ce...