Curieux, le baleineau s’approche de l’embarcation. Sans crainte, il se laisse caresser par les touristes. «Cet endroit est unique au monde», affirme Manuel Gardea, de l’agence d’écotourisme Kuyima, à San Ignacio (péninsule de Basse Californie, nord-ouest du Mexique). Aujourd’hui, pourtant, ce lieu est menacé par un projet industriel. Il n’y a qu’ici, dans le lagon de San Ignacio, que les baleines sont si peu farouches. Chaque automne, elles quittent les eaux froides de l’Arctique et parcourent près de 4.000 kilomètres pour venir se reproduire dans ce lieu «protégé». C’est juste à cet endroit, situé dans la réserve naturelle du Vizcaino, que l’entreprise Exportatrice de Sel S.A. (ESSA) veut construire la plus grande saline du monde. Sur une superficie de 100 km, ESSA veut pomper chaque année 462 millions de mètres cubes d’eau de mer, soit une fois et demie la quantité d’eau contenue dans le lagon. Cette eau, sous l’effet du soleil et du vent, devrait ensuite s’évaporer, et laisser derrière elle sept millions de tonnes de sel par an. Pour le transport, ESSA a prévu la construction d’un embarcadère. Le groupe japonais Mitsubishi, qui détient ESSA à hauteur de 49%, utiliserait ce sel à des fins industrielles. «Cet endroit est idéal pour notre projet», affirme le biologiste d’ESSA, Julio Peralta. «Il y a beaucoup de soleil et de vent, il fait chaud, le sous-sol est imperméable et l’eau de mer y a déjà une salinité élevée», explique-t-il. En ce moment, les installations d’Essa se trouvent à Guerrero Negro, à quelque 200 kilomètres plus au nord, mais leurs capacités sont limitées, selon Peralta. De plus, dans le lagon peu profond de Guerrero Negro, le sel ne peut pas être embarqué directement, et il faut d’abord le transporter sur l’île de Cedros. «Le transport représente 50% du coût à l’exportation», souligne Peralta. Le biologiste défend la viabilité écologique du projet et décrit avec orgueil les douzaines d’espèces d’oiseaux qui vivent actuellement dans les salines d’ESSA à Guerrero Negro. Cependant, les écologistes sont sceptiques, comme l’Allemande Petra Deimer, de l’Association de défense des baleines. Elle craint que le bruit des bateaux et la station de pompage n’effraient les baleines. «En plus, en jouant sur la salinité, la température de l’eau peut baisser, et cela peut avoir une influence sur les baleineaux, qui n’ont pas encore autant de graisse que les adultes, et n’ont donc pas les mêmes facilités pour nager», explique Deimer. Pour l’océanographe Stefan Ludwig, qui réalise actuellement une étude sur la migration des baleines dans le lagon de San Ignacio, le danger est plus indirect. «Ils vont construire des routes, installer des lignes de téléphone et d’électricité. Du coup, il va y avoir beaucoup plus de monde dans cet endroit qui, jusqu’ici, restait assez isolé», dit-il. «Ce ne sont peut-être pas les baleines qui seront les plus touchées, mais le reste des plantes et des animaux de cet écosystème très fragile», remarque-t-il. Le président de l’association écologiste «Groupe des Cent», Homero Aridjis, fait remarquer que «les baleines n’appartiennent pas aux bureaucrates mexicains». Pour lui, construire une saline dans cette réserve naturelle est «illégal». M. Aridjis accuse ESSA d’avoir «acheté» une première étude d’impact sur l’environnement très complaisante, dans laquelle «il n’y avait que 23 lignes consacrées aux baleines». Face à la vague de protestation nationale et internationale, ESSA a commandé à un groupe de spécialistes reconnus une seconde étude, qui doit paraître au printemps 1999. ESSA a promis aux habitants de la région la création de 200 emplois. Mais Manuel Gardea ne veut pas réduire le problème à l’opposition «travail contre baleines». «Nous voulons des emplois, dit-il, mais on peut en créer de façon plus satisfaisante, avec l’écotourisme ou l’ostréiculture, par exemple». (AFP)
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