La Turquie apparaît une fois de plus coincée entre les États-Unis, son allié le plus important au sein de l’Otan, et l’Irak, son voisin, après la destruction d’une position antiaérienne irakienne lundi dans le nord de l’Irak par des avions américains basés à Incirlik. Un responsable gouvernemental turc, s’exprimant sous couvert de l’anonymat, manifestait mardi l’inquiétude d’Ankara devant une probable escalade entre Washington et Bagdad et une implication croissante des avions de combats américains déployés sur la base turque d’Incirlik pour surveiller la zone d’exclusion aérienne imposée à l’Irak. «Chaque fois qu’un incident éclate entre les États-Unis et l’Irak, c’est la Turquie qui en souffre le plus sur le plan économique», a souligné ce responsable. Le gouvernement turc estime à près de 35 milliards de dollars le manque à gagner du pays en raison de l’embargo onusien imposé à l’Irak depuis 1990. «Nous souhaitons le respect par l’Irak des résolutions de l’Onu et la levée de l’embargo, ce qui soulagera notre économie», a souligné le responsable gouvernemental. La Turquie est liée aux États-Unis et à l’Irak par des intérêts auxquels elle ne peut renoncer. Elle dispose d’un soutien important de Washington, face à la concurrence de la Russie, à son projet d’oléoduc qui relierait les champs pétrolifères de Bakou, en mer Caspienne, à son terminal pétrolier de Ceyhan-Yumurtalik, sur la Méditerranée. Ce projet en ferait un important centre de distribution pétrolière. Les États-Unis appuient également la candidature de la Turquie à l’Union européenne, à laquelle elle est liée depuis 1963 par un accord d’association. Washington offre aussi à Ankara un soutien politique dans sa lutte contre le Parti des travailleurs du Kurdistan en rébellion armée, qu’elle considère comme une organisation terroriste, partageant ainsi le point de vue du gouvernement turc. Avant la guerre du Golfe, la Turquie avait des relations commerciales allant jusqu’à deux milliards de dollars par an avec l’Irak. Elle est maintenant privée de ces revenus, très importants pour l’économie du Sud-Est anatolien voisin, ce qui a contribué à un appauvrissement de la population à majorité kurde après la guerre du Golfe en 1991, et à une flambée de la rébellion du PKK à l’époque dans cette région. Un commerce limité, toléré par l’Onu, consistant à la vente de vivres par des camionneurs turcs dans le nord de l’Irak où ils achètent du mazout moins cher qu’en Turquie pour le revendre dans le Sud-Est anatolien, permet à la population de la région de compenser partiellement les pertes dues à l’embargo. Ce commerce est généralement interrompu par Ankara pendant des raids aériens contre des cibles en Irak, comme ce fut le cas lors des bombardements américains et britanniques ce mois-ci. La Turquie craint aussi les retombées économiques et politiques sur ses relations futures avec l’Irak qui pourraient découler de son appartenance à la coalition anti-irakienne formée sous l’égide des États-Unis avant la guerre du Golfe, et du soutien logistique qu’elle accorde aux forces coalisées en accueillant les avions américains et britanniques sur la base d’Incirlik. Cette base avait été massivement utilisée par l’aviation américaine lors de la guerre du Golfe pour bombarder l’Irak. Bagdad a demandé à maintes reprises à Ankara de ne pas autoriser l’utilisation de cette base par les Américains et Britanniques.
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