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Actualités - Opinion

Le renard passe

On le voyait venir avec ses grosses godasses, n’arrêtant enfin de battre sa coulpe, la larme à l’œil, que pour brandir les grands principes, emboucher le clairon, hisser les couleurs et pourfendre de son glaive de justicier l’affreux Saddam. Bien sûr, il serait abusif de soutenir que Bill Clinton n’a lancé ses bombardiers sur l’Irak qu’à seule fin de faire oublier l’affaire Lewinsky : que c’est «pour les yeux de Monica» qu’il fait la guerre, comme l’a savoureusement assuré une télévision du Golfe. Objectivement en effet, les raisons abondent pour motiver de telles frappes; et ces raisons, c’est le dictateur de Bagdad lui-même qui s’ingénie à les fournir. L’Irak entrave la mission des inspecteurs de l’Onu quand il ne les expulse pas comme des malpropres, l’Irak reconstitue tranquillement son effroyable arsenal chimique et biologique, l’Amérique envoie ses porte-avions à portée de tir de l’Irak, la Russie, la Chine et l’Europe – moins l’inconditionnel allié britannique – condamnent la manière forte, l’Amérique n’est pas moins résolue à tirer sur l’Irak, l’Irak cède in extremis, la tension retombe, tout rentre dans l’ordre… en attendant le prochain épisode : à force de remakes, le scénario avait fini par sombrer dans la routine. Il est cependant des coïncidences qui peuvent s’avérer du plus mauvais effet : surtout quand le timing pour le moins troublant de cette opération, qui évoque irrésistiblement un autre scénario célèbre, celui du film de politique-fiction Wag the Dog, se double d’une bonne dose d’inconsistance quant à la stratégie retenue pour faire rendre gorge à Saddam Hussein. Sur le premier point, en particulier, on a bien du mal à admettre que le processus de destitution qui vient d’être enclenché n’a en rien pesé dans la décision de Clinton : pour bref qu’ait été le sursis politique octroyé au président traqué il était, à l’évidence, bienvenu. Car le vaste soutien de l’opinion américaine à l’opération Desert Fox est venu conforter, dans l’intervalle, une majorité populaire notoirement hostile à ce même impeachment qui rallie, en revanche, un nombre croissant d’élus. La ficelle avait beau être un peu grosse, c’était toujours cela de gagné. Les Américains sont naturellement libres de croire ou non leur président quand il s’empêtre dans de ridicules finasseries sémantiques, s’obstinant à répéter qu’il n’a pas menti à la justice, mais seulement induit en erreur famille et pays. Ils sont libres de le juger sur sa gestion – au demeurant fort satisfaisante, surtout au plan économique – plutôt que sur ses frasques dans le Bureau Ovale. Pour le reste de la Planète néanmoins, Bill Clinton est aujourd’hui un homme aux abois qui ne reculerait sans doute devant aucune manipulation pour survivre au scandale. Qui réussit le singulier tour de force de susciter le doute sur un dossier en béton, de rendre éminemment suspecte une opération militaire qui, en d’autres circonstances – et en d’autres mains –, aurait davantage convaincu. En un mot comme en mille, et même si le Sénat ne doit pas suivre la Chambre des représentants sur la voie de l’impeachment, Bill Clinton a déjà perdu une part substantielle de cette crédibilité, à la fois rassurante et terrible, qui doit nécessairement être l’apanage du chef de l’unique superpuissance mondiale : crédibilité réconfortante en effet pour toutes les petites nations en quête de justice et qui s’accommoderaient bien d’un gendarme équitable et commandant le respect; crédibilité redoutable et effectivement redoutée des pays hors-la-loi. Particulièrement frustrante est, pour les Arabes, l’érosion régulière de cette méga-autorité en laquelle ils ont placé tous leurs espoirs de paix. Aujourd’hui davantage qu’hier Washington s’acharne sur certains de ces hors-la-loi, dans le même temps qu’il en cajole d’autres, non moins odieux pourtant. Des bombes pour l’Irak, des milliards de dollars pour Israël : il y a tout de même là de quoi consterner les gouvernements les plus proches des États-Unis et même de jeter une ombre funeste sur la fracassante première que fut la visite, il y a quelques jours, en Palestine, de Bill Clinton. Hier à nouveau, Renard du Désert a bouffé de l’Irakien. Les crocs étaient bien acérés, comme cela sied à une superpuissance; mais pour la finesse et la ruse, il faudra repasser.
On le voyait venir avec ses grosses godasses, n’arrêtant enfin de battre sa coulpe, la larme à l’œil, que pour brandir les grands principes, emboucher le clairon, hisser les couleurs et pourfendre de son glaive de justicier l’affreux Saddam. Bien sûr, il serait abusif de soutenir que Bill Clinton n’a lancé ses bombardiers sur l’Irak qu’à seule fin de faire oublier l’affaire Lewinsky : que c’est «pour les yeux de Monica» qu’il fait la guerre, comme l’a savoureusement assuré une télévision du Golfe. Objectivement en effet, les raisons abondent pour motiver de telles frappes; et ces raisons, c’est le dictateur de Bagdad lui-même qui s’ingénie à les fournir. L’Irak entrave la mission des inspecteurs de l’Onu quand il ne les expulse pas comme des malpropres, l’Irak reconstitue tranquillement son...