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Actualités - Opinion

Le succès de le Pen : un détail ?

Malséant de tirer sur une ambulance? Mais la France, si elle se réveille, cette semaine, politiquement malade, n’est pas encore moribonde. C’est pourtant une forme de désastre qu’elle vient de subir en quelques jours, un désastre qui ne touche pas que la droite, désormais désintégrée, dans une république vouée et rodée, depuis dix-sept ans, au système de l’alternance. De la quasi-légitimation du FN de Jean-Marie Le Pen aujourd’hui, il faut rappeler que les socialistes n’ont pas été, dans le passé, moins coupables que la coalition RPR-UDF. Pour, chaque fois, affaiblir l’adversaire, à combien de manipulations des modes de scrutin se sont livrés, Mitterrand compris, les uns et l’autre? A combien de petites crasses dont pâtit aujourd’hui le pays? Ceci dit, ce ne sont pas ces seules modifications des scrutins électoraux qui auraient amené le sinistre président du Front national à arbitrer les régionales et les cantonales de la semaine dernière. La «ruine de la droite» (selon l’expression d’Hervé de Charette), sa myopie, la trahison assassine d’une demi-douzaine de ses notables, la réussite stratégique de Bruno Mégret, lieutenant-rival de son chef, pour annihiler la droite républicaine (réussite que lui-même n’attendait pas si vite), le succès, auprès de l’électorat, de la formule «soutien sans participation», bref, les jours noirs qui viennent d’endeuiller la France de Chirac et de Jospin n’annoncent, à moyen terme, que des mois aussi noirs. L’UDF était devenu un parti attrape-tout depuis longtemps: (Madelin et Millon, Soisson et Blanc…). Il n’y avait pas de véritable «foi UDF». Le RPR, c’est une autre histoire: la dégaullisation fatale due tout à la fois à la disparition (par décès ou vieillesse) des barons de la première génération de la résistance, et à une dévirilisation dont on pouvait déjà deviner les prémisses peu de temps après sa fondation, sous le profil de l’ambition nationale; récemment, un président qui dissout sur l’ordre d’un énarque… mais ne pleurons pas sur la droite, ne pleurons pas sur la gauche et son embarras, on pourrait soutenir, en deux cents pages, combien toute la république a mérité ce qui lui arrive. Et elle nous donnera tout le temps de la plaindre, pour la manière dont elle s’est affaissée. * * * Il y a tout de même un facteur très troublant. Le ton de la presse française, une fois prise la mesure de l’extrême danger, s’est distingué par une forte indignation, bien sûr, mais également par un singulier étonnement. Car enfin, pour qui suit le FN depuis sa fondation inaperçue (1972), pour qui s’est intéressé de près à la sociologie politique et électorale de la France et à la progression dans les esprits des leitmotivs de Le Pen, par exemple par la voie d’un même discours sécuritaire et anti-immigrés, par la voie d’un antisémitisme auquel un certain fond français est encore perméable, pour qui a interrogé la classe moyenne citadine et banlieusarde, celle des provinces tétanisées par les petits délits réguliers des chômeurs «arabes», enfin pour qui… bref pour qui a tenté d’étudier, de 15% à 15,4% ou 15,7%, les chances du Front national dans ce que l’on appelle (encore?), la «France profonde», si on est un peu dépassé par l’accélération du sprint final des régionalo-cantonales, l’étonnement est moindre. Depuis 1975 environ, on entend des droguistes et des patrons de petites entreprises, et d’autres, qui ne sont pas tous des «Dupont la Joie», dire, par exemple: «Le Pen, il est bien de sa personne, pas négligé, il sait parler, je ne suis pas raciste, mais, vous me comprenez, madame Martin, le «méchoui» sur le palier, mon mari en a eu une crise d’asthme, et puis il est croyant». Je vote Chirac, mais vraiment, ce Le Pen, il est intelligent, et, en plus, il n’aime pas les communistes, et il le dit». Et, de fil en aiguille, outrepassant gaiement le «détail de l’Histoire» tel que notre tribun définit l’Holocauste, ce genre de vocabulaire ne touchant pas la France «profonde» et la plupart du temps ignorante des péripéties d’une guerre mondiale oblitérée… eh bien, oui, de fil en aiguille Le Pen est là; et la victoire de n’importe qui, pourvu qu’elle ait une saveur de victoire, entraîne chez tous les bons peuples, une fascination que la presse à sensation va réfléchir dans les jours qui viennent. En stricte comparaison historique, le FN n’est pas, pour l’instant, le nazisme, ni la France actuelle la république de Weimar. Et la crise sociale que traverse aujourd’hui l’Hexagone ne peut pas se comparer à la crise socio-économique qui, se greffant sur l’humiliation de 1918, amena Hitler au pouvoir. Autres temps, autres réalités? Bien sûr. Il faut quand même se méfier du mimétisme culturel. Des mouvements, «Ordre Nouveau», la «Fane» (dont les bulletins commémoraient, à côté de la date de la publication, le Xe jour de l’emprisonnement de Rudof Hess) les courants de la «Nouvelle Droite», tout cela, et d’autres instances d’extrême droite, en France, ont apporté de l’eau, et vice versa, au parti que Chirac juge, pour la dixième fois peut-être, en comptant en gros (cinq fois lui, cinq fois Mitterrand) «raciste et xénophobe». «Raciste et xénophobe», il l’est. Maintenant que même l’auteur d’un best-seller américain (1) rend hommage à Fernand Braudel (et à l’Ecole des Annales à travers lui) pour ce qui est de la «longue durée» contre l’«histoire événementielle», ce sont les journalistes qui sont scotomisés: Le Pen, dans la longue durée, sera-t-il un détail? * * * On trouvera curieux, de la part d’un journaliste appartenant au Liban chrétien, une certaine indifférence de ton envers un pays que ses ancêtres définirent comme «notre tendre mère». Mais bien de l’eau a passé sous les ponts depuis le Second Empire. Et la France, par raison d’Etat, que nous ne saurions lui reprocher, a choisi, au Liban, son camp, à juste raison. L’islam est synomyme de richesse et de puissance, dans tout le Moyen-Orient. Chez nous aussi. C’est pourquoi nous ne honnissons pas Le Pen parce qu’il fait du tort à nos anciens colonisateurs, mais parce que, si principicule que soit pour l’instant le chef du Front national, le fascisme nous est immonde, formés que nous avons été à une certaine culture qui se fondait sur les droits de l’homme. Les «droits de l’homme», c’est, sans aucun doute, la tarte à papa des démocraties, mais ça a fini par nous intoxiquer: à force de ne sembler rien vouloir dire («droidlomme» par ci, «droidlomme» par là), ils nous apparaissent parfois et creux et sots. Mais nous n’avons rien d’autre à quoi raccrocher nos hémisphères cérébroéthiques... Alors, au nom des Tables de la loi, des Evangélistes, tous les quatre, sans oublier le Coran ni Benjamin Franklin, et en souhaitant à la France le fameux «sursaut» qu’on invoque toujours en cas de malheur, il faut bien prendre conscience de ce que Le Pen est actuellement en Europe l’une des métaphores les plus concises du mal en politique (2). Et le combattre comme tel et dans les métamorphoses qu’il risque de susciter dans notre région (On minimise toujours les pouvoirs du mimétisme…) «Merdre» donc, comme dit le roi Ubu, aux Le Pen, Mégret, et autres Stirboises (3), de la part d’un Liban qui se devrait de ne pas leur vouloir de bien. (1) Samuel P. Huntington, «The clash of civilizations and the remaking of world order», Simon and Schuster 1997. (2) Il faudrait lire et relire Hannah Arendt dans ce genre de cas de figure. Ne serait-ce que pour purger les miasmes de la confusion intellectuelle. (3) Le fait qu’ils soient français et issus de l’idéologie pétainiste en dit long sur le péché de la droite républicaine. Il est peut-être temps que l’historien de la droite, René Rémond («La droite en France», puis «Les droites en France») songe à collecter des notes pour un troisième livre, nous avons déjà besoin des classiques de demain.
Malséant de tirer sur une ambulance? Mais la France, si elle se réveille, cette semaine, politiquement malade, n’est pas encore moribonde. C’est pourtant une forme de désastre qu’elle vient de subir en quelques jours, un désastre qui ne touche pas que la droite, désormais désintégrée, dans une république vouée et rodée, depuis dix-sept ans, au système de l’alternance. De la quasi-légitimation du FN de Jean-Marie Le Pen aujourd’hui, il faut rappeler que les socialistes n’ont pas été, dans le passé, moins coupables que la coalition RPR-UDF. Pour, chaque fois, affaiblir l’adversaire, à combien de manipulations des modes de scrutin se sont livrés, Mitterrand compris, les uns et l’autre? A combien de petites crasses dont pâtit aujourd’hui le pays? Ceci dit, ce ne sont pas ces seules modifications des...