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Actualités - Reportage

Un million d'années en trois cents objets : inventaire d'une exposition

Une grande exposition comme «Liban, L’Autre Rive» a besoin, pour mettre en valeur ses quelque 300 pièces, des sarcophages de plusieurs tonnes aux feuilles d’or ultra-légères, des statuettes en terre cuite aux manuscrits, des stèles funéraires aux figurines de bronze, des tissus délicats aux pointes de flèches, d’une conception muséographique et scénographique globale capable d’acheminer le visiteur, de station en station, de l’entrée à la sortie, avec le maximum de simplicité, de clarté et d’efficacité. Ici, sur le fond «bleu Nouméa», un bleu cobalt soutenu peu lumineux qui n’a rien du bleu irisé gorgé de soleil de la Méditerranée orientale qu’il est censé évoquer, mais qui a l’avantage de faire ressortir les objets exposés dans des vitrines ménagées dans les parois courbes d’une longue cimaise comme autant d’aquariums ou de fenêtres sur le passé, c’est le parti pris chronologique qui a surtout prévalu. Dès l’abord, l’ancienneté de la terre libanaise est marquée par un panneau de poissons fassiles de Hakel, un banc de menu fretin figé en plein mouvement il y a plus de 100 millions d’années. Les fossiles de Hakel sont les plusieurs au monde et certains exemplaires sont d’une saisissante étrangeté. Ici, on a préféré donner à voir des poissons à l’allure tout à fait familière. Il est dommage qu’on n’ait pas pensé à montrer, datant de 150 millions d’années, quelques spécimens d’ambre libanais, le plus ancien et le plus riche au monde en inclusions végétales et animales plus bizarres les unes que les autres. Sa découverte est du reste assez récente. Comme pour en compenser l’omission dans le titre de l’exposition, voici en exergue au parcours archéologique, le thème du cèdre présenté à travers une tablette cunéiforme évoquant Guilgamesh dans la forêt du Liban; une bible ouverte sur des versets qui en parlent; un papyrus daté du XIe siècle av. J.-C. qui relate le voyage d’Ounamon d’Égypte à Byblos pour s’en procurer: et, du Nouvel Empire, en ce bois qu’on disait imputrescible, un coffre à vases canopes qui recelaient les viscères du défunt. Bond en avant À partir de cette station qui reflète bien les interactions et les échanges internationaux autour de la Méditerranée, on aborde, dans les vitrines, des silex, bifaces et microlithes, âgês de 700 000 à 14 000 ans, des céramiques, vases et coupes; une extraordinaire tête de bovidé à cornes dressées en terre cuite du IIIe millénaire av. J.-C. Pour passer, presque sans transition, comme en un bond en avant, à une spectaculaire suite de pièces de haute facture de l’âge du bronze: miroir à manche papyriforme, bijoux, pectoraux, vaisselle d’or et d’argent trouvés dans des tombes royales à Byblos; ivoires impressionnants d’élégance de Kamed el-Loz, telle cette boîte à fard en forme de canard; des figures votives de divinités à coiffes coniques en bronze plaqué de feuilles d’or; des haches fenêtrées en or décorées de lévriers; un poignard à manche et fourreau en or repoussé à décor animalier et humain du début du IIe millénaire av. J.-C. trouvés dans les souterrains du temple des Obélisques à Byblos. Ce groupe d’objets magnifiques prélude à ce que le visiteur attend: les vitrines consacrées à l’écriture en langue phénicienne avec des tablettes d’Amarna et d’Ougarit; une plaquette de métal avec l’écriture pseudohiéroglyphique encore indéchiffrée de Byblos; une stèle épigraphique de Tyr... Imposant, voici le sarcophage d’Ahiram en calcaire avec la fameuse inscription sur le couvercle posé dessus et non à côté comme au Musée national et reflète par un miroir, au plafond. Elle utilise 19 des 22 lettres de l’alphabet phénicien pour maudire quiconque dérangerait le repos du «roi de Gouba» (Jbeil). Si cette inscription est la première en écriture linéaire, voici une autre, non moins célèbre mais plus tardive, la dédicace bilingue gravée sur le cippe de Malte (IIe siècle av. J.-C.) qui permit de déchiffrer le phénicien dès le XVIIIe siècle. La visite continue avec les objets exhumés de la nécropole d’époque perse de Magharat Tabloun, dont des colliers, des pendentifs, un diadème en or orné de pierres semi-précieuses, un bracelet avec intaille décoré d’une scène d’adoration, un masque en or. Temps forts Autre moment très fort, l’ensemble de vestiges provenant du temple d’Eschmoun: le chapiteau perse à quatre protomés de taureau et plusieurs sculptures en marbre dont une superbe tête de fillette au charmant sourire énigmatique à peine esquissé; non moins saisissante, une statue de garçonnet, une jambe repliée sous l’autre, le buste dressé, soutenu par les bras tendus et les mains posées l’une sur une tortue, l’autre sur une colombe tout en levant les yeux, vers l’avenir. Le socle comporte une inscription phénicienne. Voici, de Tyr, plusieurs figurines féminines votives, une déesse gravide, un modèle de sanctuaire avec deux déesses aux seins nus à l’entrée, un beau masque masculin souriant du VIIIe siècle av. J.-C en terre cuite comme les objets précédents, récemment exhumé dans la nécropole de Tyr. Encore de Carthage, des stèles avec le signe de Tanit et, de Sidon, deux sarcophages anthropoïdes (VI-IV siècles av. J.-C) de style composite l’un debout, l’autre couché… Et l’on arrive à l’époque hellénistique et romaine, avec un petit trône en pierre calcaire, vide sauf de l’emblème de la divinité; des verres soufflés ou moulés qui font ici leur première apparition, des figurines de musiciennes en terre cuite de Kharayeb; la stèle funéraire de Baalshamae en pierre calcaire d’Oumm al-Amed; des tanagras; une fascinante tête de Dionysos Tauros, jeune éphèbe à la beauté rayonnante et aux cornes naissantes, en marbre blanc, provenant de Tyr; un impressionnant buste en marbre de l’empereur Septime Sévère, plus grand que nature; une maquette à l’échelle en pierre calcaire de l’adyton — sanctuaire interne surélevé — du temple de Niha qui montre comment travaillaient les architectes du IIe siècle de notre ère; des bracelets, des ornements, des monnaies en or; la fameuse mosaïque de l’enlèvement d’Europe provenant d’une villa de Byblos (IIe-IIe siècles) que l’on connaissait par la description qu’en avait faite un écrivain de l’époque avant même de la découvrir; des ex-voto en plomb d’Ayn el-Jouj; des bronzes de Jupiter Hadad, celui de Baalbeck, emmailloté dans une gaine serrée avec sa haute coiffe évasée vers le haut; et, un des clous de l’exposition, un chapiteau colossal à feuilles d’acanthes, rinceaux, guirlandes et tête bachique de Boustan el-Cheikh à Baalbeck avec des reliefs très accentués pour être vus de plusieurs mètres plus bas; une fresque dite au porteur de Tyr, récemment restaurée… Après ce choix d’objets dont chacun appellerait de longues stations s’ouvre la période byzantine avec quelques éléments de décor architectural paléochrétiens de Tyr; de Beyrouth, peut-être de la célèbre cathédrale de l’Anastasis, une plaque de chancel en marbre avec une figure de bouquetin; un pavement en mosaïque d’une église de Qabr Hiram près de Tyr représentant un lion poursuivant une gazelle, d’autres objets, encore. Moment émouvant Il est temps de passer à une époque plus récente, avec des manuscrits syriaques et arabes, notamment l’unique exemplaire connu de «L’Histoire de Beyrouth» de Saleh Ibn Yahya Ibn Buhtur, émir druze d’une famille qui régna sur la zone Saïda-Beyrouth du XIe siècle au XVe siècle; des inscriptions arabes, dont un décret en écriture coufie du sultan al-Malik al-Zahir Sayf al-Din de Trips. De la fin du XIIIe siècle, des vêtements en cotonnade ornée de broderies en fils de soie récemment découverts dans la grotte de Hodath au Liban-Nord et presque miraculeusement conservés; c’est également, un moment très émouvant de l’exposition. Et l’on avance vers la première machine à imprimer: les livres vont commencer à circuler, les idées se répandre, la Vahda poindre. Le parcours «bleu Nouméa», qui a couvert près d’un million d’années, du paléolithique inférieur moyen au temps des Émirs au début du XIXe siècle est conclu, mais l’exposition n’est pas terminée pour autant: une alcôve aux murs peints en «rouge Pommerol» propose un ensemble prestigieux d’icônes melkites dont la floraison commence au XVIIe siècle avec calligraphies arabes et visages orientalisants, en provenance du couvent de Balamand, de la collection Abou Adal et d’autres sources. «L’envie est le plus grand mal» On descend d’un étage pour découvrir, comme un îlot à part, dans la couleur «vert nénuphar» des murs, une salle consacrée aux fouilles du centre-ville de Beyrouth, avec, à la clef, la «mosaïque de l’envie» qui démontre la pérennité de la crainte du mauvais œil au Liban. Dans la tabula ansata de cette mosaïque trouvée dans une demeure du quartier, du marché byzantin est inscrit ce texte éloquent: «L’envie est le plus grand mal, elle possède cependant quelque beauté car elle ronge les yeux et le cœur des envieux». De nos jours, les camions n’affichent-ils pas encore à l’arrière les fameuses conjurations: «L’envieux ne saurait prévaloir» et «que l’œil de l’envieux soit frappé de cécité»? Alentour, d’autres objets inédits, telle cette statuette d’Aphrodite en marbre blanc, d’époque héllénistique, au déhanchement sensuel, dans une pose de séduction provocante; des masques en or, des céramiques, des bronzes, des pièces de monnaie… Et l’on aboutit, ébloui par tant de trésors dont certains sont des merveilles et incapable encore d’en mesurer l’impact, à la salle de projection où un film montre d’autres objets encore tel le célèbre sarcophage en basalte d’Eshmounazar II de Sidon actuellement au Louvre, et des vues de leurs lieux de provenance, tel le temple d’Eshmoun, avec des commentaires d’historiens et d’archéologues. Une console, en début de parcours, avait permis, en 4 minutes, de se faire une idée générale de la géomorphologie du Liban. À la sortie, un kiosque propose un pavé: le catalogue, avec de nombreuses contributions et études savante. S’il en a encore la force, le visiteur descendra vers l’exposition Khalil Gebran à moins qu’il ne préfère restaurer ses forces au bazar libanais de l’esplanade. Il faut enfin rendre hommage à la qualité du travail fourni par toute l’équipe, en particulier le commissaire scientifique Valérie Matoïan, les commissaires Eric Delpont et Suzy Hakimian, les commissaires généraux Brahim Alaoui et Camille Asmar, la coordinatrice générale Leila Hazaz Letayf et les scénographes français.
Une grande exposition comme «Liban, L’Autre Rive» a besoin, pour mettre en valeur ses quelque 300 pièces, des sarcophages de plusieurs tonnes aux feuilles d’or ultra-légères, des statuettes en terre cuite aux manuscrits, des stèles funéraires aux figurines de bronze, des tissus délicats aux pointes de flèches, d’une conception muséographique et scénographique globale capable d’acheminer le visiteur, de station en station, de l’entrée à la sortie, avec le maximum de simplicité, de clarté et d’efficacité. Ici, sur le fond «bleu Nouméa», un bleu cobalt soutenu peu lumineux qui n’a rien du bleu irisé gorgé de soleil de la Méditerranée orientale qu’il est censé évoquer, mais qui a l’avantage de faire ressortir les objets exposés dans des vitrines ménagées dans les parois courbes d’une longue...