L’arrestation du général Pinochet constitue une première victoire pour la justice espagnole et les parties civiles, dans cette complexe enquête pour «génocide» entamée en 1996 contre l’ancien dictateur militaire chilien. Cette arrestation revêt «une énorme valeur symbolique» et constitue «un message pour les auteurs de génocides dans le monde entier», qui «ne pourront plus courir le monde impunément», a affirmé l’avocat argentin Carlos Eslepoy, qui représente certaines des parties civiles. L’ex-dictateur militaire, qui a dirigé le Chili d’une main de fer de 1973 à 1990, était arrivé à Londres il y a une dizaine de jours pour se faire opérer d’une hernie lombaire. Il était muni d’un passeport diplomatique, en raison de sa qualité de sénateur à vie. Selon des sources de l’Audience nationale, les juges Garzon et Garcia Castellon attendent actuellement une réponse des autorités britanniques à une commission rogatoire, qu’ils leur ont adressée en début de semaine, pour aller interroger l’ex-dictateur à Londres. Ces deux magistrats accusent Pinochet de «génocide, terrorisme, tortures et crimes contre l’humanité» à la suite de plaintes déposées à Madrid en 1996, et concernant la disparition de plusieurs dizaines de ressortissants espagnols sous le régime de Pinochet. Les parties civiles avaient choisi de faire appel à la justice espagnole en raison, selon elles, de «l’impunité persistante» dont l’ex-dictateur bénéficiait au Chili. L’arrestation de Pinochet constitue le premier aboutissement important de cette enquête, qui a été à l’origine de tensions entre Madrid et Santiago. Le gouvernement espagnol a réagi prudemment. Depuis Porto (Portugal), où il participait au sommet ibéro-américain, le ministre des Affaires étrangères Abel Matutes a déclaré que l’exécutif «respectera toujours les décisions des organes juridictionnels», et a qualifié de simple «hypothèse» une éventuelle extradition de Pinochet vers Madrid. Le lancement d’un mandat d’arrêt international et d’une demande d’extradition semble cependant constituer la suite logique du processus. Les parties civiles ont annoncé qu’elles envisageaient de demander ces mesures aux juges Garzon et Garcia Castellon dès la semaine prochaine. La nouvelle de l’arrestation a été accueillie avec satisfaction par la plupart des partis politiques espagnols, notamment la coalition procommuniste Izquierda Unida (IU), qui a adressé ses «sincères félicitations» aux magistrats chargés du dossier. Le Parti socialiste s’est pour sa part félicité du fait que «les autorités policières internationales agissent sans tenir compte des frontières» pour poursuivre les violations des droits de l’homme. L’arrestation de Pinochet est intervenue alors que la compétence des tribunaux espagnols pour le juger reste entièrement posée. Le parquet a émis un avis défavorable à la poursuite de la procédure, en estimant que l’Audience nationale n’est pas habilitée à poursuivre des crimes de génocide, que ces crimes doivent être jugés devant un tribunal international, et qu’ils font de toute façon déjà l’objet d’enquêtes menées par la justice chilienne. Le parquet, qui souligne l’absence d’accusations concrètes contre Pinochet, s’oppose par ailleurs à ce que les juges Garzon et Garcia Castellon partent à Londres interroger l’ancien dictateur. Selon le procureur, Pinochet ne peut subir un traitement moins favorable qu’un sénateur espagnol. Les parlementaires bénéficient en Espagne d’un privilège de juridiction en vertu duquel ils ne peuvent être poursuivis que devant le Tribunal suprême, et en aucun cas par l’Audience nationale.
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