Les homosexuelles se sont lancées dans les affaires à Eressos, la patrie de Sappho, sur l’île de Lesbos (Egée orientale), dans l’espoir d’en faire un haut lieu du tourisme lesbien, mais au risque de raviver les tensions avec les habitants. Avec l’ouverture dans cette bourgade balnéaire de deux hôtels, d’un bar en pleine place centrale, et d’une boutique de souvenirs, «le lesbian business vient de démarrer», constate Elika, une Athénienne de 38 ans, pilier du lieu depuis des années. A la terrasse du café, où elle prend son petit déjeuner en bordure de plage, des Italiennes, Grecques, Anglaises et Allemandes, sont attablées, ponctuant leurs conversations d’étreintes et de baisers. Juste à côté, les hommes se pressent, l’air de rien, dans un «kafénio» traditionnel. Depuis leur afflux au début des années 80, «les femmes ont acheté la tolérance des locaux à coups de devises, la drachme rose comme on l’appelle ici», explique Pénélope, qui se prépare à 49 ans à ouvrir la première librairie du village, dédiée à Sappho, la grande poétesse de l’antiquité grecque et figure tutélaire de l’homosexualité féminine. «C’est normal que certaines veuillent aussi leur part, et puis c’est un moyen d’assurer notre place ici», ajoute-t-elle. «L’occasion était là, avec la garantie d’une clientèle fidèle», d’environ un millier et demi de femmes par an, «et la crise de ces dernières années, qui a amoindri les réticences des habitants, alors on l’a saisie», explique Stéfanie, une Allemande de 26 ans, qui a rouvert cette année avec son amie un hôtel désaffecté, réservé aux femmes en haute saison. Elle a accueilli fin août un premier mini festival de films lesbiens, envisage d’organiser des séjours d’hiver, collabore avec des voyagistes spécialisés et fait sa publicité dans les magazines gay d’Europe. D’autres, Grecques, réunissent des fonds pour ouvrir une discothèque, ou se lancer dans la location de bateaux. La guéguerre Les habitants, 1.500 agriculteurs qui ne se transforment en hôteliers ou restaurateurs que pour l’été, accueillent cette nouvelle concurrence «sans problème» affirme, avec diplomatie, Tina, la seconde hôtelière, allemande elle aussi. «Non, la géguerre a recommencé», la contredit l’Italienne Cosetta, installée sur place depuis 15 ans. «Ce n’est plus la violence des années 80», quand les femmes ripostaient à coups de poing aux opérations d’intimidation des machos locaux, «mais le climat qui était à la coexistence pacifique s’est de nouveau tendu, les femmes sont harcelées de plaintes à la moindre occasion, et la police fait du zèle», affirme-t-elle. «Nous n’accepterons jamais qu’elles prennent le contrôle économique», assène le maire, Lukas Kovras, qui accuse les lesbiennes de faire fuir les touristes «normaux» et rêve de les voir décamper. Il les a d’ail-leurs sommées de ne pas se mêler de promotion touristique, et refusé l’argent qu’elles offraient pour ériger une statue de Sappho. «Ce qu’il faut, c’est augmenter le gâteau touristique, et le partage se fera sans problèmes», prône au contraire Filippos Krinelos, propriétaire à 23 ans d’une des principales agences de voyages locales. Fustigeant «l’hypocrisie» des anciens, il voit dans le tourisme lesbien un «atout» pour Eressos. «Mais attention, il ne faudrait pas transformer Eressos en Mykonos», l’île de la jet-set gay, met en garde la française Marie-Hélène, nostalgique, comme beaucoup, des années où les vacancières formaient «une vraie communauté, beaucoup plus militante». Et d’épingler l’attitude de certaines des nouvelles femmes d’affaires, «qui en sont arrivées, un comble, à nous demander de ne pas nous embrasser dans leur établissement, pour ne choquer personne».
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