Hiner Saleem, le sympathique réalisateur de «Vive la mariée… et la libération du Kurdistan!», raconte très joliment — à la ville et non pas à l’écran — les tribulations de son grand-père qui, né kurde sur une terre libre, devint successivement ottoman sous la domination de la Sublime Porte, puis turc à la chute de l’Empire, puis à nouveau kurde dans le royaume éphémère de cheikh Mahmoud, puis sujet de sa Gracieuse Majesté avec l’arrivée des Britanniques, avant de se voir octroyer un passeport irakien quand le gouvernement de Londres eut décidé de créer l’Irak. C’est bien entendu à son corps défendant qu’il avait subi ces changements d’identité, comme tous ses contemporains originaires d’un Kurdistan aussi vaste que la France, reconnu en 1920 par le traité de Sèvres qui ne sera jamais appliqué, et partagé en 1923 par le traité de Lausanne entre quatre Etats: Iran, Irak, Turquie et Syrie. Descendants des Mèdes, quelque 28 millions de Kurdes forment aujourd’hui la plus grande nation non constituée en Etat indépendant, avec des communautés égaillées entre de nombreux pays et une forte diaspora en Europe occidentale. Ils s’agrègent en un microcosme de quelque 120.000 individus en France, pays qu’ils préfèrent nettement à la Belgique et à l’Allemagne où les Turcs — à éviter dans la mesure du possible — sont installés en nombre. Hiner Saleem y a lui-même obtenu un statut de réfugié politique après un bref exil en Italie, et c’est clandestinement qu’en 1992 il était allé tourner «Shero», un film en 16mm, dans les montagnes du Kurdistan. Que ses origines continuent de le tarauder, l’on n’en veut pour preuve que «Vive la mariée…» — prix du meilleur scénario au festival Premiers Plans d’Angers —, une comédie enlevée où culture française et culture kurde sont finement mises en regard. Pour la plupart regroupés dans le 10e arrondissement de Paris, ses compatriotes se lancent dès leur arrivée dans un parcours du combattant au bout duquel leur sera délivrée l’indispensable carte de séjour. Si certains nourrissent ensuite l’ambition de s’intégrer jusqu’à se faire naturaliser et devenir «les dignes descendants des Gaulois» — on en verra un troquer son prénom contre celui de Fernandel! —, ils se montrent en général farouchement attachés à leurs valeurs traditionnelles restées vivaces grâce à une vie associative intense où les problèmes individuels trouvent toujours des solutions collectives. Que la mémoire de l’un d’eux défaille quant au dosage précis de curcuma et de cardamome dans tel de leurs plats nationaux, et le copain qui tient la recette de sa grand-mère vient aussitôt à la rescousse. Que le patron d’une petite entreprise, lassé de régler TVA et cotisations sociales à l’Etat français, néglige de s’acquitter de sa contribution au mouvement de libération du Kurdistan, et ils sont plusieurs militants à le rappeler à l’ordre, par la force si besoin est. Que Cheto — justement un de ces intraitables militants — décide un beau matin de prendre femme, et un pote vidéaste, qui a fait le voyage au pays, lui présente des images de séduisantes candidates, kurdes pur sucre, ainsi que demandé. Las, il ne maîtrisait pas toutes les données de la situation. Cheto ayant arrêté son choix sur une jeune beauté, ne voilà-t-il pas qu’on lui expédie Mina, la grande sœur de l’élue, dont le droit d’aînesse joue jusque dans cette sorte de circonstance: godiche, empotée, avec, pour aggraver son cas, une dent en or arborée avec moins de superbe que ne l’avait fait Madonna lors d’une émission télévisée restée fameuse. Cheto envisage de renvoyer Mina chez les siens mais finit par se laisser circonvenir par son petit milieu et, même s’il fait un jeune marié à la triste figure, la noce se déroule dans les règles de l’art au son des youyous, des fifres et du derbouka. Hiner Saleem raconte avec un humour subtil la métamorphose de la chenille en papillon: grâce à une amie kurde féministe, Mina s’émancipe, apprend le français, trouve un emploi et plaque son mari qui, situation classique, l’implore à présent de réintégrer le foyer. La dernière séquence du film montre des vidéos où, cette fois, ce sont des jeunes gens kurdes qui se proposent dans le rôle de fiancés potentiels, et l’on peut gager que les femmes de la communauté leur tiendront la dragée haute.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Hiner Saleem, le sympathique réalisateur de «Vive la mariée… et la libération du Kurdistan!», raconte très joliment — à la ville et non pas à l’écran — les tribulations de son grand-père qui, né kurde sur une terre libre, devint successivement ottoman sous la domination de la Sublime Porte, puis turc à la chute de l’Empire, puis à nouveau kurde dans le royaume éphémère de cheikh Mahmoud, puis sujet de sa Gracieuse Majesté avec l’arrivée des Britanniques, avant de se voir octroyer un passeport irakien quand le gouvernement de Londres eut décidé de créer l’Irak. C’est bien entendu à son corps défendant qu’il avait subi ces changements d’identité, comme tous ses contemporains originaires d’un Kurdistan aussi vaste que la France, reconnu en 1920 par le traité de Sèvres qui ne sera jamais...