L’autre soir, je me suis couché de bonne heure en me reprochant une bourde: Georges Cyr n’a pas pu connaître Daoud Pacha, premier Moutasarref du Mont-Liban en 1861, comme je l’ai laissé entendre par distraction dans le dernier «Regard». Mais alors pourquoi l’a-t-il croqué comme sur le vif? Je me rends compte que j’ignore la date de la mort du Pacha et je m’endors. A travers les péripéties d’un rêve rocambolesque, je passe par diverses métamorphoses: homme à tête de chien, singe à tête d’homme, enfin singe à tête de singe. Je me dis alors, soulagé: «Maintenant, je suis un vrai singe de singe, je ne veux plus changer!». Là-dessus, je me réveille et je me retrouve homme à tête d’homme, tout bêtement. Femme à tête de femme, Fadia Haddad, qui a l’apparente gracilité d’une oiselle, se projette, dans le rêve éveillé qu’est souvent la peinture, sous forme de volatiles étrangement décharnés qui sont peut-être des oies sauvages ou des cigognes. De celles que les miliciens bien de chez nous massacraient allègrement à coups de rafales de mitraillettes et même de salves de canons antiaériens quand elles avaient la malencontreuse idée de passer trop bas au-dessus de nos têtes dans leur longue course migratoire. Les oiseaux sémaphoriques de Fadia Haddad — tête pointue, cou distendu, deux ailes à trois rémiges, une queue à trois pennes, pas de corps proprement dit, rien que les plumes et les os — relèvent, dans leur filiformité désarticulée, moins de l’ornithologie que de la signalétique. Ils survolent souvent, en solitaires anorexiques, des champs de croix à perte de vue, tels les cimetières militaires après les grandes batailles. Comme s’ils traversaient le royaume de la mort ou du moins un monde — extérieur ou intérieur — où ne règnent que les offres du supplice et du trépas. Ecartelés, ils finissent par se retrouver crucifiés sur de grandes potences, encerclés d’haltères et criblés de clous. Très graphique et lapidaire, ce «langage des oiseaux»: trait noir épais et sommaire, fonds gris aux nuances et transparences de tempera parfois subtiles ou raffinées, sobriété des couleurs de terre, un seul rond rouge tel l’emblème du soleil levant, un soleil qui brûle plutôt qu’il ne vivifie. Torturés, ces oiseaux de malheur ne manquent cependant pas d’humour dans leur concision et leur maladresse délibérée. Ils exsudent le mal-être, le tourment, la souffrance, le désespoir. Mais, en même temps, ils les exorcisent et pour nous qui les déchiffrons et pour le peintre en déprime qui se sent malaimé et qui doute de soi, réaction ordinaire après une exposition, avec la retombée de la fièvre créatrice. Sérotonine Par le geste qui trace répétitivement la même silhouette, épure épuisée planant dans le morne vide d’un «no bird’s sky» surplombant un non moins morne «no man’s land», il se soigne et se guérit lui-même. Des recherches récentes ont démontré que l’activité physique ou mentale répétitive produit le même effet sur le système limbique du cerveau, qui gère les humeurs et les affects, que certains neuroleptiques en vogue, à savoir une stimulation de la production et de la distribution de la sérotonine et des endorphines, rétablissant ainsi l’équilibre et le bien-être. Nos états d’âme sont tributaires de nos glandes et nos glandes de nos mouvements. Peut-être les œuvres de certains malades mentaux sont-elles, dans ces conditions, des moyens autothérapeutiques inconscients, non à cause d’une quelconque vertu curative de l’expression artistique mais à cause de la récurrence compulsive des mêmes gestes et mêmes formes qui les caractérisent, récurrence qui parvient à réguler, par un mécanisme qui reste encore mystérieux, le débit cérébral de sérotonine et d’endorphines. A cet égard, les différents types d’expression, peinture, musique, danse, rituels incantatoires, voire liturgies se valent plus ou moins. Cette digression n’entame en rien la haute qualité de la prestation de Fadia Haddad. Le dépouillement extrême, l’économie de moyens, la densité et l’intensité du «langage» de ses oiseaux lui appartiennent en propre. Certes, on est loin du langage des «états» et des «stations» sur la voie de la conquête de soi, jusqu’à l’identification avec le Simourgh, le Grand Soi. C’est même le contraire du «langage» de la «Conférence des Oiseaux» de Fariduddine Attar, de celui de «Jonathan Livingstone Seagull» de R. Bach, ou encore de celui qu’entendait Salomon. Dans ses trois cas, il y a une difficultueuse mais résolue envolée vers les états supérieurs de l’être. Mais ce n’est pas non plus le «langage» dévastateur et démoniaque des oiseaux de perdition de Hitchcock. Ni le «langage» des fiers oiseaux de Madi, sains et combatifs, ou des oiseaux-flèches transperçant triomphalement l’espace de Rafic Charaf. C’est un «langage» bien à Fadia Haddad, qui dessine un monde cohérent, celui de l’éternelle victime qui se heurte, quasi sacrificiellement, à tout ce qui pointe et qui pique, qui blesse et qui fait saigner. En cela il est proche, voire très proche du «langage» du premier Charaf, au début des années soixante, celui des oiseaux crucifiés sur les fils de fer barbelés ou parcourant sinistrement un ciel lourd et tragique pesant sur une terre grise et noire. Sauf qu’il n’y avait pas de pointe d’humour chez Charaf dont la vision était beaucoup plus puissamment cosmique. Tout comme le peintre de Baalbeck a fini par transcender ce stade pessimiste, Fadia Haddad, qui du reste peignait auparavant des oiseaux ludiques, naïfs et gais, a réussi à surmonter sa déprime par extériorisation itérative. Mais c’est là une autre exposition. (Galerie Alice Mogabgab). Joseph TARRAB *Bien sûr, le dernier mot dans l’adresse Internet de Moustafa Farroukh est «museum» et non pas «meseum».
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