Même si elles n’expliquent pas à elles seules l’explosion de la maladie sur le continent — 20,8 millions de personnes infectées sur 30 millions dans le monde —, «certaines croyances peuvent être un frein à la lutte contre le sida», et il serait criminel de les «négliger au nom de l’authenticité culturelle», affirme le Pr Séry Dédy, de l’institut d’ethno-sociologie de Cocody à Abidjan.
Selon ce chercheur, en Afrique, «les gens ont tendance à considérer le VIH-sida comme une maladie de femmes, la mort d’un homme est attribuée à ses épouses».
Au centre «Solidarité Action sociale» (SAS) de Bouaké, la deuxième ville de Côte d’Ivoire, ont été accueillies une quarantaine de veuves, dont les maris étaient morts du sida et confrontées à des problèmes d’ordre socio-culturels: expropriation, accusation de meurtres, remariage obligatoire.
La veuve est traitée de «sorcière», de «tueuse de mari». Si de plus, elle a contaminé ses enfants, c’est une «mangeuse d’enfants».
«On fait un procès en sorcellerie, au lieu de combattre la maladie», ont constaté plusieurs chercheurs.
Les «veuves» de la maladie
Pour celles qui n’ont pas été chassées, c’est la coutume du lévirat: «Quand vous perdez votre mari, on vous remet au cadet». Et c’est ainsi que le sida se transmet au sein de la famille. Comme le constate Yao Bla, de «SAS», «nous sommes en train de faire des veuves du sida des vecteurs de transmission».
Ou alors «on vous chasse purement et simplement de la famille en vous dépossédant de tous vos biens. Tout ce qui vous reste, ce sont vos problèmes et vos enfants», dit Yao Bla. Exposées à la prostitution, elles se livrent au premier venu pour avoir un peu d’argent.
D’autres traditions favorisent l’expansion de la maladie, comme l’accouchement à main nue, l’excision et la circoncision, pour lesquelles les exciseuses utilisent parfois sur des années le même couteau traditionnel couvert du sang de précédentes victimes.
D’une manière générale, le tabou qui entoure les questions sexuelles, l’infériorité de la femme face à son époux, creusent le lit de la maladie.
Une femme zaïroise, séropositive et contaminée par son mari, aujourd’hui décédé, a ainsi livré son témoignage. Son époux, pourtant médecin, ne lui a jamais dit qu’il était porteur du sida. «Il m’avait seulement dit qu’il fallait arrêter d’avoir des enfants. Nous n’avions que des fils, je ne comprenais pas. J’ai insisté et nous avons eu un autre bébé», raconte-t-elle.
Lorsqu’elle a appris par un tiers la séropositivité de son mari, elle n’en a rien dit à celui-ci. «Jamais on ne parlerait de choses comme ça».
«Discuter, c’est se disputer», affirme une universitaire ivoirienne.
Un chercheur a également évoqué les «charmes et autres pouvoirs magiques» dont certains hommes se disent dotés, face à des femmes pour lesquelles «se retrouver en dehors du mariage est pire que tout».
Dans ces conditions, imposer le préservatif tient de l’utopie, surtout quand la femme est confrontée à la concurrence des co-épouses de son mari polygame.
«Le problème de l’Afrique réside dans sa conception de la sexualité, très permissive pour l’homme — un chef coutumier sera respecté s’il a une multitude de partenaires —, répressive pour la femme», estime Constance Yaï, présidente de l’association ivoirienne des droits des femmes (AIDF). Pour elle, «il ne sert à rien de sensibiliser les femmes si l’on ne convainc pas les hommes».
«Il ne faut pas avoir peur de heurter les groupes ethniques dont les pratiques favorisent la transmission du sida», estime-t-elle.
Si le sida se nourrit de certaines traditions africaines, il en détruit d’autres. Plusieurs intervenants ont ainsi soulevé que la maladie, non seulement mortelle mais coûteuse, mettait à mal la traditionnelle solidarité africaine. «Les parents laissent un malade à l’hôpital. Comme ils ont peur qu’on vienne leur réclamer le coût des médicaments, ils se contentent de passer discrètement pour voir si le patient est encore en vie», raconte un membre du personnel du CHU de Treichville à Abidjan.
Pourtant, les organisations de prévention contre le sida utilisent elles aussi, à leur manière, le meilleur de la tradition africaine. Au Bénin, en pays Dendi, agents de santé, guérisseurs, marabouts et animateurs radio ont regroupé leurs forces pour transmettre le message, en parcourant la région en vélo ou en pirogues. Résultat: la grande majorité de la population a compris que pour éviter le sida il fallait «tenir sa tête et tenir ses pieds» (être fidèle) ou bien utiliser le «chapeau du chef», c’est-à-dire le préservatif. (AFP)


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