Fille d’un célèbre avocat juif de Saint-Pétersbourg, Elizaveta Evseevna I., née le 5 novembre 1902 dans la capitale des tsars, vivait dans un appartement de six pièces sur la perspective Nevski, aux murs décorés de tableaux d’Ilya Repine, de Rembrandt ou de Goya, lorsque survint la révolution d’Octobre.
Elle garde de son éducation de grande bourgeoise un accent français parfait, même si les mots reviennent difficilement. «Papa le parlait et maman aussi, il y avait beaucoup de gens qui parlaient français autour de moi, moi je le parlais très bien, mais j’ai oublié, je n’ai plus l’occasion de le pratiquer», raconte-t-elle en français.
Pour recevoir une journaliste dans le petit appartement moscovite où elle vit encore pratiquement seule en dépit de son grand âge, de sa cécité et d’une surdité partielle, elle a mis un ensemble noir et un collier de perles, et parle en montrant des mains fines aux longs ongles vernis. Aux dires de ses proches, cette grande coquette, qui avoue encore «aimer les parfums français, surtout Guerlain, et le fromage de Roquefort», «a rendu les hommes fous», et a compté parmi ses admirateurs des célébrités comme l’écrivain Mikhaïl Boulgakov.
Une vie insouciante
Dans le grand chambardement des journées d’octobre 1917, l’appartement des I. est «visité» par des «gens qui ont tout mis sens dessus dessous, et qui sont repartis en emportant les bijoux de maman et les tableaux».
«Devant les larmes de ma mère, mon père a décidé d’aller à Smolny (alors quartier général des révolutionnaires) pour voir Bontch Bruevitch» (un proche collaborateur de Lénine). «Il m’a emmenée avec lui, j’étais alors une jeune collégienne avec de longues tresses, et dans les couloirs de Smolny nous avons rencontré Lénine», raconte Elizaveta Evseevna, qui se perd parfois dans ses souvenirs, mais comprend parfaitement les questions.
«Lénine nous a accompagnés dans le bureau de Bontch Bruevitch et a écouté notre histoire. Puis il m’a dit: rentre tranquillement chez toi, nous allons vous rendre vos tableaux et vos bijoux. Et il a envoyé une voiture et deux hommes fouiller tous les points de rassemblement des matelots», ajoute la vieille dame.
Les bijoux et les tableaux furent rendus à leurs propriétaires, assure la famille, même si les œuvres d’art devaient pour leur part finir au musée quelques années plus tard.
Elizaveta Evseevna a ensuite quitté sa ville, qui devient Léningrad en 1924, et s’est installée à Moscou. Là, sa vie s’est écoulée dans une semi-inconscience du régime communiste, grâce sans doute aux hommes de sa vie, qui ont toujours fait d’elle une reine, URSS ou pas.
«Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup dansé le charleston, le tango, et puis le chimi-chimi qui était très à la mode», dit-elle en se levant. Se tenant à une chaise, elle esquisse quelques pas de danse et entonne un air de charleston, avant d’enchaîner sur le répertoire français de Joséphine Baker ou encore « La Marseillaise».
«Emigrer? Mon père n’a jamais voulu, il aimait par dessus tout son pays. Et moi aussi, pourtant il y en a eu des hommes qui m’ont proposé de partir, des hommes riches qui m’offraient tout ce que je voulais, mais je n’ai jamais voulu quitter ma patrie. Je n’ai jamais regretté d’être restée, et aujourd’hui encore je ne le regrette pas», conclut-elle. (AFP)


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