Avec comme seule arme une patience de fer, 45 personnes basées à Zirndorf, près de Nuremberg (sud), s’acharnent à reconstituer des kilomètres d’archives consciencieusement lacérées lors de l’effondrement de la RDA.
Les agents de la Stasi ont d’abord bourré de documents leurs broyeurs à papier, qui sont très vite tombés en panne. Dans la panique, ils ont continué leur besogne à la main mais n’ont plus eu le temps de faire disparaître ce matériel compromettant.
La commission Gauck, chargée depuis la réunification de gérer les archives de la Stasi à Berlin, a ainsi hérité de 5.600 sacs remplis de fragments de rapports, lettres, enregistrements et photos, datant pour la plupart des dernières années de la RDA (1985 à 1989).
Lettres d’amour
et protocoles d’écoutes
Environ 10% des archives de la Stasi ont été mises en pièces, estime le porte-parole de la commission Gauck, Johann Legner. Les documents ont été déchirés avec hargne, en dizaines de morceaux, le record allant jusqu’à 98 fragments pour une feuille de format DIN-A5.
«Si tout va bien, je reconstitue jusqu’à 30 pages par jour. Mais parfois, le bilan ne dépasse pas trois pages la semaine», explique Anita Flessner, attablée devant une montagne de fragments qu’elle essaie de regrouper par types de papier, de typographies et d’écritures.
Employée auparavant à l’Office national des réfugiés, Anita a perdu son travail lorsque Bonn a resserré sa législation sur les demandeurs d’asile en 1993. Avec ses collègues, elle a alors été mutée à ce poste.
Avec un doigté d’experte, elle tente de recoller les bouts d’une lettre, postée le 12 décembre 1980 à destination de Berlin-Ouest, mais que la Stasi avait interceptée au passage.
«Je suis tombée sur des choses très intimes, des protocoles d’écoutes téléphoniques, des lettres d’amour», raconte-t-elle. «C’est effrayant, inimaginable. Ils savaient tout sur tout le monde», dit-elle.
Ici, c’est un voisin qui a été dénoncé parce qu’il avait omis de mettre un drapeau à sa fenêtre le jour d’une fête nationale. Ailleurs, deux époux s’espionnaient mutuellement depuis des années sans le savoir.
«Big Brother»
Avec ses nombreuses ramifications dans les entreprises, les administrations, les milieux culturels, le «Big Brother» est-allemand offrait l’un des appareils les plus répressifs de tout le bloc socialiste. Plus de 90.000 agents et une armée de mouchards avaient à l’œil 17 millions de compatriotes.
Le travail effectué à Zirndorf a ainsi permis de démasquer un évêque, Ingo Braecklein, qui avait espionné tout son entourage pendant 30 ans. A l’Ouest, un professeur émérite de Cassel, Ludwig Bress, fournissait quant à lui des informations sur ses étudiants et sur une maison d’édition.
A leur grande surprise, les «petites mains» de Zirndorf ont aussi découvert la signature d’Adolf Hitler au bas d’un décret d’amnistie. La Stasi «gardait tout ce qui pouvait dater du IIIe Riech», dans l’espoir de l’utiliser un jour contre ses adversaires, explique M. Legner.
A ce rythme, la reconstitution du puzzle risque toutefois de durer des siècles. Depuis le début 1995, l’équipe de Zirndorf a recollé un peu plus de 267.000 feuillets, soit une moyenne d’un sac et demi par collaborateur chaque année.
Devant ce formidable défi, une nouvelle technique, permettant de trier et d’assembler les documents par ordinateur, doit être prochainement expérimentée. Avec à la clé des débouchés prometteurs en Allemagne comme à l’étranger, estime M. Legner. (AFP)


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