Pendant plus de 70 ans, l’histoire a commencé pour les Soviétiques avec la révolution de 1917, présentée comme «l’aube de l’humanité». Les écoliers consacraient aux quelques décennies soviétiques plusieurs années d’étude, et une année seulement pour la période allant de la préhistoire au Moyen-Age.
Aujourd’hui, bon nombre de Russes essayent d’oublier comme un rêve pénible la parenthèse soviétique rythmée par les 27 Congrès du PCUS.
Les concepteurs du nouveau musée de l’Histoire semblent avoir suivi cette tendance: l’histoire qu’ils présentent s’arrête à la mort du dernier tsar, Nicolas II, assassiné par les bolchéviks en 1918.
«L’histoire demande du recul», a simplement expliqué le directeur du musée, Alexandre Chkourko. Le musée, dit-il, doit suivre la ligne principale de l’histoire et non «ses méandres».
«Du temps de l’URSS, notre musée taisait également la période soviétique», qui s’étalait largement dans son annexe, au musée Lénine, juste à côté, et aujourd’hui fermé, précise-t-il.
Le musée est méconnaissable avec la rénovation de son plafond voûté dressant, en couleurs vives, un immense arbre généalogique des grands princes et tsars russes, de Vladimir, qui a converti la Russie à l’orthodoxie en 988, à Alexandre II, fondateur du musée. Cette fresque avait été blanchie à la chaux sous les Soviets.
Plusieurs expositions temporaires racontent l’histoire de l’Empire des tsars: Grands princes et tsars de Russie, reliques historiques de l’Etat russe avec leurs symboles et attributs.
Dans le sang
Le cafetan de Pierre le Grand et son masque mortuaire y côtoient le trône d’Alexandre Ier et les habits du petit prince Alexis, assassiné avec la famille de Nicolas II: tout ici doit évoquer la grandeur perdue de l’Empire russe.
Olga Sokolova, chargée de la conception du nouveau musée, souligne: «pour la première fois depuis 30 ans que je travaille dans les musées, je me suis sentie absolument libre» de toute pression politique.
«Ils croient être libres de toute idéologie, or ils ont créé un musée destiné à être un fondement historique d’un nouvel Etat russe», a estimé pour sa part Ekaterina Degot, une critique d’art se promenant dans les salles du musée fraîchement repeintes.
«Le nouveau musée est très spectaculaire et même luxueux, comparé aux expositions soviétiques, souvent ennuyeuses», dit-elle. «Mais il ne parle pas de l’histoire du peuple, ni de la vie quotidienne de la Russie, il raconte juste l’histoire de la Russie des tsars», conclut-elle.
Le premier ministre Viktor Tchernomyrdine a profité de l’inauguration officielle du musée mardi pour faire l’éloge de la Russie du tsar réformateur Pierre le Grand, qui «n’avait peur de rien».
La Russie vit une vraie passion pour son passé impérial depuis la fin de l’URSS en 1991, selon les récents sondages. Présente aussi bien dans les discours politiques que dans les œuvres d’art, cette passion est à l’origine de la quête d’une «nouvelle idée nationale» qui remplacerait l’idéologie communiste.
«Pourquoi étouffer cette passion si elle est dans le sang même du peuple?» s’interroge Dimitri Yalamas, conseiller culturel de l’ambassade de Grèce à Moscou, sous les portraits des tsars russes généreusement exposés au musée. «Tous mes amis moscovites disent se sentir toujours sujets du Grand Empire», ajoute-t-il en souriant. (AFP)

