Encore ses habitants assurent-ils que l’actuelle frénésie de construction qui s’est emparée de la ville dépasse de loin tout ce qu’ils ont connu.
Aiguillonnées par les autorités, des équipes d’ouvriers se relaient nuit et jour, dans un suprême effort pour achever d’ici au 5 septembre les grands projets imaginés par la mairie.
Reconstruction de la Place du Manège, achèvement du temple du Christ-Sauveur, érection d’une statue de Dostoïevski devant la bibliothèque Lénine, aménagement d’artères piétonnières, réfection des avenues du centre-ville, ravalement des façades: rien n’est laissé au hasard par une municipalité qui souhaite, à l’évidence, faire des festivités un véritable plébiscite.
L’atmosphère n’est pas sans rappeler celle des Jeux olympiques de 1980.
Du reste, comme il y a 17 ans, la police se fait fort de vider la ville de ses prostituées et de ses mendiants.
Désigné en 1992 pour succéder à Gabvriil Popov, élu quatre ans plus tard avec plus de 90% des suffrages, le maire Iouri Loujkov est certainement l’homme le plus populaire de la ville.
Malgré ses bonnes relations avec Boris Eltsine, cet ancien fonctionnaire du ministère soviétique de l’Industrie chimique est un homme politiquement ambitieux. Bien qu’il s’en défende, on lui prête l’intention de se présenter au prochain scrutin présidentiel de l’an 2000.
S’il est vrai que la capitale connaît depuis cinq ans un essor commercial sans précédent, la finalité de cette expansion appelle certaines réserves.
«Le programme de reconstruction de Moscou est une tentative pour créer, par le haut et sous contrôle, l’illusion d’une expansion spontanée qui serait le résultat des transformations économiques», écrit Grigori Revzine dans la dernière livraison de l’hebdomadaire Itogui.
«Il faut montrer que seul le pouvoir est capable de créer une vie normale et naturelle. D’un côté, tout doit paraître tel que l’on ne puisse déceler la présence d’une idée supérieure. De l’autre, il faut faire en sorte que chaque forme architecturale dise: ‘Si je suis là, c’est grâce au pouvoir’», ajoute-t-il.
Populiste, Iouri Loujkov veut que les festivités à venir — dont le point d’orgue sera marqué par le spectacle d’Andreï Kontchalovski sur la Place Rouge et le concert de Jean-Michel Jarre sur les hauteurs de Moscou — demeurent à jamais gravées dans la mémoire de ses administrés, au même titre que celles du 800e anniversaire, organisées en 1947 par Joseph Staline.
Illusion de prospérité
Selon le producteur David Smélianski, la municipalité aurait alloué 220 milliards de roubles (40 millions de dollars) pour l’organisation des 50 spectacles prévus au cours du week-end.
Une somme augmentée par les diverses contributions privées.
«Les personnalités font toujours la pluie et le beau temps», déclarait récemment à Reuter le peintre et architecte Zourab Tsérételi, interrogé sur le rôle joué par le maire de Moscou.
Auteur de la gigantesque statue de Pierre 1er à l’esthétique contestable qui domine les berges de la Moskova, ce Géorgien de 63 ans a été choisi par Iouri Loujkov pour réaliser certaines des monumentales compositions du 850e anniversaire.
Ainsi de l’une des pièces maîtresses de la Place du Manège: un dragon terrassé par Saint Georges, patron de la ville, le tout dominant symboliquement une demi-sphère sur laquelle sont figurées les autres capitales mondiales.
L’une des affiches réalisées pour les festivités ne dit-elle pas, après tout, que «Moscou est la meilleure ville du globe»?
C’est également à Zourab Tsérétéli — qui porte en gestation un projet de «Disneyland russe» — que l’ont doit les portes du Christ-Sauveur, réplique en béton de l’église détruite par les Bolchéviks en 1931 et remplacée par une piscine découverte.
En-dessous du Manège, s’enfonçant sous terre sur sept étages, les ouvriers mettent la dernière main au plus grand centre commercial de la capitale dont la construction aurait coûté la bagatelle de 350 millions de dollars.
Rentabilité oblige, note Itogui, le coût du loyer y atteint 5.000 dollars le mètre carré.
«Ce n’est déjà plus du commerce, mais l’illusion du commerce et de la prospérité. Lorsqu’elle est ainsi créée par le pouvoir, l’infrastructure du marché ne constitue par la norme, mais seulement l’illusion de la norme. De même que le marché libre sous les traits du capitalisme d’Etat n’est que l’illusion du marché libre», ajoute l’hebdomadaire.
Bâties à la hâte, certaines de ces réalisations flambant neuves donnent déjà des signes d’érosion.
Ainsi les plaques de marbre du Manège, dépareillées et disjointes, sont endommagées en plusieurs endroits.
Mais peu importe aux centaines de badauds qui se pressent au milieu des ouvriers pour se délecter de cette nouvelle promenade et des statues inspirées des fables d’Ivan Krylov — le Jean de La Fontaine russe — qu’une imagination perverse a dissimulées au fond du canal miniature séparant la place du Jardin d’Alexandre.
«On note, dans cette architecture, la volonté de flatter les goûts simples du simple citoyen», constate Griori Revzine.
«Dans son esprit, il n’existe pas vraiment de différence entre le vrai temple du Christ-Sauveur et sa réplique. L’important est que le temple soit là», ajoute-t-il. (Reuter)

