A force de voir défiler des catastrophes naturelles et des violences de toutes sortes, entrelardées de clips publicitaires, le téléspectateur le plus sensible, sans cesse ballotté entre le tragique et l’euphorique, finit par se cuirasser, par acquérir un détachement blasé qui nivelle toutes les images, les mettant au même diapason d’indifférence. Ce ne sont, après tout, que des sensations-express à heures fixes. Plus le monde se fait village médiatique, moins s’affirme le sentiment d’y appartenir. La télévision tend, par saturation, à déréaliser la réalité en décervelant le téléspectateur.
Le photojournalisme est, en quelque sorte, l’antidote à cette déshumanisation sournoise de l’homme, à sa transformation en pur appareil récepteur, privé de réaction. Par sa fixité même, la photo rend au regardant sa liberté de jugement et d’émotion confisquée par la fugacité des images du petit écran. D’où l’importance du concours annuel de la fondation World Press Photo dont le jury international indépendant de 9 membres passe une semaine à sélectionner les meilleurs envois de l’année écoulée: plus de 3663 photographes de 119 pays, dont 16 du Liban, ont soumis 35650 photographies à son appréciation pour l’édition 1996. L’exposition des 205 photos primées, entre reportages et photos simples, dans les diverses sections - spot d’actualité, personnes, portraits, sports, vie quotidienne, nature et environnement, arts, sciences et technologies, information générale — voyage dans le monde entier «à condition que toutes les photographies primées soient montrées sans aucune censure».
Récapitulation
En effet, elles constituent une sorte de récapitulation des principaux événements de l’année, notamment les guerres, les massacres, les exodes, les violences individuelles et collectives, les catastrophes naturelles, bref les horreurs et les souffrances subies par hommes, femmes et enfants dans les régions chaudes du monde. Certains gouvernements peuvent se sentir visés et chercher à occulter certaines photos compromettantes. D’où la condition sine qua non de la fondation World Press Photo.
Certes, il ne s’agit pas d’un tableau exhaustif, loin de là: par exemple, il n’y a rien sur l’Albanie, le Kurdistan, le Soudan, l’Afrique du Sud, la Palestine, l’Iraq. Il n’y a qu’une seule photo sur le Liban: le sauvetage d’une victime des bombardements de l’opération «Raisins de la Colère» en avril 1996.
Autrement dit, la liste des horreurs est, en réalité, beaucoup plus longue que celle, restrictive, offerte à notre considération politique, morale et esthétique.
Presque toujours, une bonne photo des horreurs que les hommes sont capables de s’infliger les uns aux autres, est, en même temps, une belle photo, du moins par certains aspects. Ce qui la rend d’autant plus frappante et fascinante, donc politiquement, humanitairement et moralement efficace. Les pays absents n’ont pas trouvé le bon photographe, tout simplement.
Risques
Les photos sur le retour au Rwanda des réfugiés Hutus au Zaïre sont exemplaires à cet égard par leurs qualités techniques et formelles, tout comme le reportage sur Grozny, capitale martyre de la Tchétchénie.
De même, les photos poignantes des prostituées et des victimes du Sida au Kenya sont cadrées et composées par un véritable artiste. Les effets d’atmosphère et de lumière sont étonnants, tout comme la qualité des tirages en noir et blanc.
Le reportage sur les enfants mutilés par les mines antipersonnel en Ouganda est très fort sur le plan émotionnel. Il montre comment la guerre, une fois terminée, se prolonge indéfiniment par des explosions accidentelles quotidiennes. L’une des chances du Liban, si l’on peut dire, est que l’usage de ces mines y a été relativement limité et que les démineurs ont réussi à les dépister presque toutes.
L’atroce reportage sur l’assassinat d’un jeune homme à Monrovia, qui a la fièvre de l’action qu’il décrit parce qu’il se règle sur elle, rappelle les risques courus par les photojournalistes pour faire leur métier. Comment ne pas évoquer ici la figure de Georges Sémerdjian, photographe de L’Orient-Le Jour fauché en pleine mission à Dora?
Le reportage sur la vie à Kaboul, détruit par la guerre et dominé par les Talibans qui imposent aux femmes le port de la «burga» qui les couvre de la tête aux pieds, y compris le visage, montre des scènes de pendaison, d’autoflagellation, de prière, de deuil, de souffrance des amputés en l’absence de calmants.
Mais il n’y a pas que du sang et des larmes.
Si la plupart des photojournalistes continuent de préférer le noir et blanc, la couleur joue parfois un rôle essentiel, comme dans cette très belle photo d’une femme peul du Mali prise dans une tempête au cours d’une migration. Enveloppée de sa tunique bleue, bijoutée de la tête aux pieds, elle conserve, dans sa difficile situation, toute son élégance et sa grâce naturelles.
Dans cette section de la vie quotidienne, le remarquable reportage sur les Rroms, gitans de Roumanie, semble sorti tout droit du film de Kusturica «Le temps des gitans», exemple curieux de la manière dont la réalité rejoint la fiction, et ce d’autant plus qu’il ne s’agit pas des mêmes gitans, puisque ceux de Kusturica sont yougoslaves.
La vie quotidienne en Géorgie, dont les funérailles d’un bébé de 10 mois, les pèlerinages et processions religieuses en Italie, les portraits des femmes mauritaniennes, ceux des hommes saisis à leur réveil, les performances des athlètes handicapés aux Jeux Paralympiques d’Atlanta, les chômeurs vagabonds sillonnant les USA à bord de trains de marchandises, le sauvetage d’un bébé à Porto Rico lors de l’ouragan Hortense, la vie des pingouins sur la banquise, les écologistes anglais cherchant à empêcher la destruction d’une forêt, le festival de «L’Homme qui Brûle», rendez-vous des excentriques, anarchistes, exhibitionnistes, artistes et marginaux américains, les répétitions de danse aux Pays-Bas, les beaux et étranges clichés sur les coulisses des théâtres européens, l’extraordinaire reportage sur les fœtus humains et animaux, la construction d’un porte-conteneurs géant, le triomphe de la première femme matador d’Espagne aux arènes de Nîmes, toutes ces images, si variées, et dont la plupart sont le résultat d’une longue préméditation, démontrent que la qualité du travail des photojournalistes s’améliore d’année en année.
Comme un stylo
Probablement parce que les nouveaux appareils automatisés et préprogrammés, en les affranchissant des servitudes et contraintes techniques, leur donnent une rapidité et une liberté d’intervention et de cadrage encore jamais atteintes. Désormais, l’appareil photo fonctionne comme un stylo. Le photojournaliste n’a plus à se préoccuper que de son sujet ou presque. Cette amélioration tient aussi au fait que beaucoup de contributions à ce concours sont des reportages de longue haleine qui produisent des centaines, voire des milliers de photos. Le reportage sur les coulisses de 20 théâtres européens a duré huit ans. D’autres supposent une immersion au sein d’une population pour gagner sa confiance et pouvoir opérer en toute liberté, comme celui sur la vie des Rroms. D’autres encore, la fréquentation de marginaux ou le partage des affres d’un exode.
De tous les journalistes, les photographes sont ceux qui sont les plus proches des événements, ceux qui souffrent pour rapporter des images de la condition humaine dans tous ses aspects, qui en courent les plus grands périls. Ils comptent parmi les derniers aventuriers dans un monde de sédentaires qui exigent leur journal avec leur café du matin et qui ne se rendent guère compte de l’héroïsme qu’implique la prise de certaines photos.
L’image fait tellement partie de notre vie qu’elle semble aller de soi, telle une sécrétion naturelle des événements. La World Press Photo sert à rappeler qu’il n’en est rien et que derrière chaque photographie il y a un reporter qui était présent au moment crucial, souvent contre vents et marées, balles et obus. (Palais de Beiteddine).
Joseph TARRAB


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