Pourquoi cette introduction contournée, qui a tout l’air de poser un faux problème au lieu d’aller droit au but? C’est qu’à l’instant où ces lignes sont écrites, il n’y a pas de but, pas de conclusion, contrairement aux recommandations d’Edgar Allan Poe dans «Le corbeau» (évidemment traduit par Charles Baudelaire), conseillant d’avoir, tout au long d’un récit, son but en tête. Non, moi je donne plutôt dans l’impressionnisme et le désordre, je m’en tire parfois, et parfois pas. Vous allez comprendre. Je viens de lire «La tête perdue de Damasceno Monteiro»(1), de l’un de mes auteurs préférés, Tabucchi, ce qui m’a entraîné à relire «Qui a tué Palomino Molero»(2) deVargas Llosa, et, pour des raisons que je donnerai plus loin, «La machine»(3) de René Belleto, tous ouvrages qui mettent en jeu au moins un cadavre, un assassin et une interrogation qu’on appelle «suspense». Comme dans «La nuit du renard»(4) (Higgins Clark) ou «La reine des pommes»(5) (Himes), que je n’ai pas relu, eux, parce que je les connais, comme tout insomniaque ou mélancolique qui se presse de tuer le temps, en se faisant peur au besoin, plutôt de se faire tuer par de trop intérieurs fantasmes, et qui retient, dans la foulée, certains polars plutôt que d’autres, pas toujours les meilleurs.
Nous voici donc avec cinq livres en tête. Celui de Tabucchi a pour cadre le Portugal, pays d’adoption de ce Toscan, si bien et si mal chez lui en Europe du Sud, où les sociétés se font écho, à quelques différences près. Un gitan, vivant dans les alentours de Porto découvre, en allant se soulager dans les buissons, un corps sans tête, étendu par terre. Ce fait divers, relayé par les journaux à sensation de Lisbonne, amène de la capitale un jeune journaliste disciple de Lucaks, venu couvrir l’assassinat, et qui rencontre, sans intervention véritable du hasard, un avocat qui a deux fois son âge, dix fois sa culture, pas vraiment misanthrope, cynique en surface, profondément éthique en réalité. Avec, on allait l’oublier, une parfaite maîtrise du droit, et une connaissance non moins grande de la mafiosité de sa ville, qu’il s’agisse d’une police corrompue jusqu’à l’os ou de trafiquants de drogue de gros calibre. On y parle de Mitscherlich, on y mange des tripes, et l’on parvient à un dénouement spectaculaire accompagné de propos humanistes et dénués de sensiblerie. «C’est une personne... souvenez-vous-en, jeune homme, avant toute chose, c’est une personne», dit l’avocat, Loton, au journaliste sceptique à propos du témoignage d’un travesti nommé Wanda.
Rien ne manque, ici aux règles du polar, ni un détective, (il y en a deux), ni le suspense qui, ici déborde le chapitre final. Il ne va de même chez Vargas Llosa. Ici encore le livre s’ouvre sur la découverte d’un cadavre. Ici aussi, deux détectives, en l’occurrence un lieutenant et un sergent en proie à la hiérarchie d’une base militaire proche de la petite ville de Talara et de ses habitants démunis comme on peut l’être au Pérou, où, de plus sévit encore un racisme anti-métis. Ici aussi, dénonciation de l’injustice sociale, des tenants du pouvoir et de leurs privilèges, chronique, en somme, du social et du politique dans l’univers d’un pays du tiers-monde latino-américain. Pas de pauvres chez Belleto (qui écrivit quelques «vrais» polars dans sa carrière), pratiquement pas de police, mais, comme dans «L’enfer», une plongée en apnée dans le mal, conjugué avec un suspense qui a pour ressort l’épouvante et, ici aussi, ne s’achève pas avec la fin de l’histoire.
Bon, je ne vais pas raconter Chimes et Higgins Clark, sinon pour dire que la romancière excelle dans le suspense-épouvante, du moins pour «La nuit du renard», et que Chester Himes (qui était lui-même noir), explore, entre deux meurtres la société de Harlem, sa truculence et la violence de sa misère.
Je n’ai rien démontré dans ce qui précède, par rapport à la question de l’examinateur. Sinon que tous ces livres répondent aux mécanismes classiques de polars puisqu’on y meurt et que les meurtres y sont élucidés. Mais les personnages de Tabucchi ont une épaisseur psychologique digne des grands romanciers. Il y a, dans son livre, une dimension dramatique et un humour d’une remarquable lucidité. Quant au verbe, dont le symbolisme participe, à son sommet, de la poésie, c’est celui qu’on attend d’un artiste à part entière. Comme le sont, avec une voix que l’on peut préférer à l’autre, Belletto et Vargas Llosa (prix Nobel de son état).
Suivez mon regard. Au lieu de répondre à l’examinateur que tout est littérature, qu’il n’y a pas de grande ou de petite littérature, (et vive le métissage culturel mal compris), je répondrai que Higgins Clark relève de l’exercice technique, et Chester Himes d’une sociologie descriptive haute en couleur, alors que les trois autres écrivent pour écrire et pour créer, à partir du réel, une autre réalité qui s’inscrit dans la littérature «tout court». Vérités d’évidence? On ne se méfie jamais assez de ceux pour qui tout est dans tout et pour qui tout se vaut, (par exemple ce gentil Jacques Chancel lorsqu’il parle de la musique).
Alors pourquoi les artistes flirtent-ils avec le genre policier au lieu de nous permettre une taxinomie plus transparente? Parce qu’ils en ont envie, parce qu’ils en ont le droit, parce que la mort et la violence humaine sont choses profondes, et parfois parce qu’ils ont envie de se livrer à une sorte de mystification. Tout en délivrant un message qui, pour ne pas sauter grossièrement aux yeux du lecteur, n’en est pas moins clair, qu’il soit métaphorique, ambivalent ou à peine chuchoté, à l’oreille des amoureux de la littérature.
Ceci dit, si vous êtes insomniaques ou mélancoliques, la littérature policière ne s’est jamais mieux portée dans l’édition qu’aujourd’hui...
Amal NACCACHE
(1) Christian Bourjois éditeur
(2) Folio
(3) P.O.L.
(4) Coll. Le Masque
(5) Série noire


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
À Verdun, un « sommet spirituel » pour préserver l’unité nationale... et donner un coup de pouce au pouvoir