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Actualités - Opinion

Regard Isabel Munoz : photographies danses Figures fragmentées

Dans un monde où la photographie en couleur est à la portée du premier venu, la photographie en noir et blanc est devenue une denrée rare et noble, apanage des professionnels et des amateurs passionnés.
Le noir et blanc souligne non seulement les contrastes d’ombre et de lumière, avec des plages presque blanches, des zones tout à fait ténébreuses et les valeurs intermédiaires, mais aussi l’organisation formelle du sujet photographié dont il met en avant les attributs abstraits et les prédicats universels.
Isabel Muñoz (née à Barcelone, elle vit à Madrid, voyage apparemment beaucoup et expose depuis 1986) excelle à débusquer ces universaux abstraits dans les structures géométriques des figures de danse.
Ce qui l’intéresse dans le tango, le flamenco, la danse du ventre, la danse khmère, la tauromachie et la lutte turque (ces dernières dont des espèces de danses puisqu’elles engagent les corps dans des positions et des entrelacements spectaculaires réglés par des normes), ce sont précisément les relations entre les bras, les mains, les doigts, les poitrines, les tailles, les hanches, les cuisses, les jambes, les pieds: deux jambes qui s’entrecroisent, une main d’homme plaquée sur la jarretière de sa partenaire ou entourant sa taille, un avant-bras au bout duquel les doigts s’épanouissent comme des fleurs ou des oiseaux, une main empoignant une épaule, la musculature d’un dos, la poitrine d’une almée mise en valeur par son costume à falbalas, la peau nue d’un ventre, entre jupe et soutien-gorge, ponctuée par le nombril, la cambrure d’un danseur dressé sur ses orteils, l’emboîtement de deux corps qui tanguent, le déploiement en éventail d’une robe flamenca, la rutilance des broderies d’un «habit de lumière», la véronique téméraire d’un matador, le drapé d’une robe retombant sur un pied relevé, les castagnettes aux doigts d’une danseuse du ventre...
Autrement dit, Isabel Muñoz cadre ses photos sur la partie la plus significative à ses yeux, celle qui exprime l’essence de la posture, du geste ou du mouvement, délaissant tout le reste. Si c’est le buste ou le tronc qu’elle veut magnifier, elle coupe au buste ou à l’aîné. Si ce sont les jambes, elle coupe à la hanche ou aux cuisses, si c’est la main, elle ampute tout le reste. La tête est presque toujours escamotée, sauf lorsqu’elle prend le danseur ou la danseuse de pied en cap, jamais pour la tête, d’ailleurs, mais pour l’élégance ou la beauté de l’attitude ou du mouvement.
Ce qui l’attire, c’est moins le côté séducteur, sensuel, ambigu ou érotique de la danse que le côté ludique maîtrisé: les figures de danse, les prises de lutte, les passes de tauromachie, tous les gestes, tous les «mudras» sont des actes conscients, contrôlés, calculés, des actes de précision esthétiquement parfaits parce qu’ils sont le fruit d’une longue discipline, d’exercices répétés qui, seuls, permettent d’atteindre au naturel du mouvement, à l’aisance, spontanéité du deuxième degré, à la transformation du corps en sculpture mobile.
Ce n’est pas la mobilité de la danse que Muñoz cherche à rendre mais plutôt un moment du mouvement fixé de manière à accentuer sa configuration sculpturale.
Les prises les plus étonnantes sont sans doute celles des lutteurs turcs qui semblent l’avoir fascinée. Enduits d’huile d’olive pour devenir plus glissants, leurs corps en sueur luisent sous le soleil. Muñoz, ici, serre encore davantage son cadrage jusqu’à ne plus montrer qu’un fragment de dos dont les muscles forment une géographie abstraite et la peau une sorte de vêture à texture chatoyante rendue encore plus granulée par l’agrandissement des clichés pris au télé-objectif. Elle compose ainsi, en quelques images, un véritable poème sur la lutte turque.
La dimension imposante des photographies impeccablement tirées au platine ne contribue pas peu, d’ailleurs, à leur impact visuel.
Pour ne pas rester dans l’abstraction des relations formelles ou dans les contrastes entre les costumes surchargés et les peaux nues, Isabel Muñoz n’oublie pas de situer quelques photos de chaque série dans l’ambiance qui est la leur: une cour aux murs lépreux, une rue misérable à Buenos Aires, une salle magnifiquement ornée de zelliges et de plâtre sculpté en Espagne, le désert égyptien, une salle à mastaba et moucharabiyeh au Caire, un banyan et des détails d’architecture khmère...
Ces localisations ne sont pas sans importance, sinon l’unité de la démarche photographique prendrait le pas sur la diversité des sujets dans la mesure où les cadrages serrant au plus près les danseurs sont parfois difficiles à placer: telle paume éclairée par une violente lumière est-elle celle d’une danseuse flamenca ou d’une danseuse khmère, telle main posée sur un sein est-elle d’une danseuse détango ou d’une danseuse flamenca? Il y a des gestes universels, même si leurs intentions sont différentes. Séparés de leur contact corporel ou culturel, ils deviennent des figures fragmentées quasi interchangeables.
Une très belle exposition qui édifie sur l’art de voir autant que sur l’art de photographier, et qui vaut le déplacement jusqu’au palais de Beiteddine.

Joseph TARRAB
Dans un monde où la photographie en couleur est à la portée du premier venu, la photographie en noir et blanc est devenue une denrée rare et noble, apanage des professionnels et des amateurs passionnés.Le noir et blanc souligne non seulement les contrastes d’ombre et de lumière, avec des plages presque blanches, des zones tout à fait ténébreuses et les valeurs intermédiaires, mais aussi l’organisation formelle du sujet photographié dont il met en avant les attributs abstraits et les prédicats universels.Isabel Muñoz (née à Barcelone, elle vit à Madrid, voyage apparemment beaucoup et expose depuis 1986) excelle à débusquer ces universaux abstraits dans les structures géométriques des figures de danse.Ce qui l’intéresse dans le tango, le flamenco, la danse du ventre, la danse khmère, la tauromachie et la lutte...