«On a tous les ingrédients d’un vaste chantier de destruction de la politique agricole commune», souligne un diplomate qui prédit l’«américanisation» de l’Europe verte.
La Commission européenne doit présenter mercredi un ensemble de propositions pour préparer l’UE à son élargissement vers les pays de l’Est et adapter une politique devenue obsolète.
L’opération sera douloureuse pour les agriculteurs, qui absorbent la moitié du budget européen de 84 milliards d’écus: des baisses de prix de 10 à 30% selon les produits sont prévues.
Les Quinze, dont les budgets sont corsetés par la marche vers l’euro, entendent financer l’élargissement sans augmenter le plafond des ressources financières, fixé à 1,27% du PIB.
Or, même si la première vague ne concerne qu’une partie seulement des dix candidats et que les mécanismes de la Pac s’y appliqueront progressivement, il s’agira d’une opération sinon ruineuse, du moins coûteuse, puisqu’elle concerne des nations qui comptent encore une importante population agricole.
L’impact sur le budget de l’Europe verte de l’adhésion de cinq pays, dont la Pologne, la République tchèque et la Hongrie, est évalué à quelque 15 milliards d’écus à l’horizon 2005.
La surproduction
menace
Mais cette opération reste gérable sans augmenter le plafond des ressources et ce sont d’autres contraintes qui obligeront les Quinze à entreprendre une réforme radicale de la Pac.
«On auraît dû le faire, même sans l’élargissement, qui ne fera sentir ses effets agricoles qu’après de longues périodes de transition», explique un diplomate de haut rang.
«Il est de mon devoir de dire qu’une nouvelle crise de surproduction menace plutôt tôt que tard», expliquait récemment Franz Fischler, commissaire européen à l’Agriculture.
Les gains de productivité sont tels que l’UE produit de plus avec toujours moins d’agriculteurs pour un marché intérieur stagnant, voire en régression pour certains produits comme la viande bovine, marquée du sceau de la maladie de la vache folle.
En outre, même si l’UE s’élargit à dix pays, ils ne représentent que 100 millions de personnes à faible pouvoir d’achat, sont eux-mêmes producteurs dans les mêmes secteurs.
Le salut est donc à rechercher dans l’exportation, débouché prometteur alors que la population de la planète — solvable ou non — ne cesse de croître, poussant les prix vers le haut.
Tout irait donc pour le mieux pour le meilleur des mondes si l’Union européenne, deuxième puissance agricole du globe, pouvait profiter des possibilités qui s’offrent à elle d’exporter sa production excédentaire sur le marché mondial.
Mais c’est là que le bât blesse: elle ne le pourra pas.
Les accords passés au sein du Gatt et repris par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) limitent drastiquement ses exportations, qui sont la plupart du temps subventionnées pour compenser la différence entre les prix mondiaux et les prix européens, plus élevés, afin d’éviter des perturbations.
L’Union risque d’être de plus en plus marginalisée sur le marché mondial, non sans conséquences géopolitiques.
«On ne peut pas laisser aux Américains le monopole de l’arme alimentaire», estime un diplomate de haut rang.
Arrêter la
gabegie
Pour la Commission européenne et les grands pays exportateurs, comme la France, le plus grand pays agricole de l’UE et le deuxième exportateur mondial de produits alimentaires, la solution s’impose d’elle-même.
«Dans l’avenir, nous devrons avoir de moins en moins recours aux mécanismes de soutien des prix», estime Franz Fischler, sous peine de créer de nouvelles montagnes d’excédents ou de devoir mettre en jachère plus de 20% de la surface agricole.
Cette baisse des prix doit être de 10% pour le lait, de 20% pour les céréales et de 30% pour la viande bovine à partir de l’an 2000, afin de les aligner sur les cours du marché mondial.
Ces réductions seraient accompagnées d’une augmentation des primes aux revenus des plus petits exploitants chargés de préserver les paysages, afin d’en finir avec la situation absurde qui veut que 80% du budget agricole européen soit englouti par les 20% d’exploitants les plus aisés.
Une vraie politique du développement rural, soucieuse de l’environnement et d’éviter la désertification des campagnes, pourrait ainsi voir le jour 40 ans après la création de la Pac.
Si les Etats membres exportateurs sont convaincus de la nécessité d’une telle réforme, il sera difficile de la faire accepter par les agriculteurs et les grandes organisations syndicales dominées par les exploitants les plus aisés.
Mais le débat risque surtout d’envenimer les relations entre la France et l’Allemagne, couple moteur de l’Union européenne.
Les précédentes tentatives d’imposer des baisses de prix ont toujours échoué en raison de l’opposition allemande.
Les agriculteurs allemands, qui sont souvent de petits exploitants peu compétitifs, préfèrent une politique de prix élevés assurés par des quotas de production à l’exportation.
L’axe franco-allemand a souvent été mis à rude épreuve sur ce dossier mais, jusqu’ici, l’Allemagne a toujours obtenu gain de cause, n’hésitant pas à invoquer son droit de veto dans un dossier où les décisions sont pourtant prises à la majorité. (Reuter)


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