De fait, le «cheikh rouge» marque des points, à huit jours de la «révolution des affamés» qu’il veut lancer le 4 juillet par un grand rassemblement populaire devant le Sérail de Baalbeck. A dater de ce jour-là, annonce-t-il, le mouvement de désobéissance civile qu’il recommande prendra corps. Dès le 4 du mois prochain, les Libanais handicapés du portefeuille pourront ne plus payer d’impôts, de taxes, de redevances ou de quittances, mais aussi construire à leur guise, en base de permis que délivre d’ores et déjà le bureau du cheikh!
Ce dernier réussit à embarrasser, c’est le moins qu’on puisse dire, un pouvoir qui ne se résoud pas à lui mettre le grappin dessus pour l’envoyer en prison, mais aussi nombre de leaderships et de politiciens de la Békaa.
En réalité, les dirigeants ont voulu traiter au départ le phénomène par le mépris, pensant que Toufayli ne pourrait aller très loin vu que ses assises populaires propres n’étaient pas très étendues.
On sait en effet qu’il s’est démarqué du Hezbollah, dont il avait été secrétaire général, pour se retrouver avec un groupe restreint de fidèles.
Mais il s’est avéré que les thèmes, les slogans de ce pro-iranien (et là réside sans aucun doute le secret de son «immunité») qui joue les Gracque sont très porteurs car ils se greffent sur une très sérieuse crise socio-agricole. Pour tout résumer brièvement, l’Etat a incité les cultivateurs de la Békaa à renoncer aux rentables cultures interdites, haschisch et surtout opium, pour se rabattre sur le tabac ou le tournesol... sans leur racheter en fin de compte leur production qui reste en plan! Il en faut moins, on l’imagine aisément, pour pousser les gens à la révolte. Et les «mesures de rattrapage» du ministre de l’Agriculture Chawki Fakhoury n’ont pas suffi pour apaiser la grogne... Et cela pour la bonne raison que la protection douanière que le ministre veut offrir à l’agriculture locale, les cultivateurs de la Békaa sont les mieux placés pour savoir qu’elle est factice, que jamais la frontière ne pourra être hermétiquement fermée devant une contrebande venant de l’Est ou du Sud...
Toujours est-il que, selon un sympathisant de la jacquerie en gestation, «le mouvement est déjà un succès, puisqu’il mobilise l’Etat, lui fait reconnaître que la Békaa est défavorisée et le force à prêter attention aux problèmes de la plaine, notamment dans la zone de Baalbeck-Hermel où les cultures riches (entendre la drogue) étaient le plus implantées. Les appels de cheikh Toufayli ont suscité les mesures prises par le Conseil des ministres, mais aussi la formation d’une commission par les députés de la région qui se proposent d’activer nombre de projets de développement. De son côté, le président Nabih Berry a réagi en visitant la Békaa qu’il a proclamée «zone sinistrée» en demandant à l’Etat de mettre en place un plan urgent de secours sociaux. Parallèlement, le secrétaire du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, a lui aussi sillonné la Békaa pour en traiter les problèmes, tout en affirmant que cela ne peut se faire par le négativisme. Il ressort donc de tout cela que l’action de cheikh Soubhi Toufayli a permis de faire bouger les choses...». Mais le cheikh s’en tiendra-t-il là ? Et s’il veut aller plus loin, l’Etat l’autorisera-t-il à manifester? Cela dépendra évidemment des décideurs... Il est plausible, estime-t-on à Beyrouth, qu’ils conseillent à Toufayli de cesser ses gesticulations à la demande expresse et combinée du pouvoir dans toutes ses composantes et du Hezbollah, que ces péripéties agrestes viennent de rapprocher.
Ph .A.-A.


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