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Actualités - Opinion

Un voyageur dans le siècle

Faut-il brûler Jean-François Revel? Nombreux sont ceux qui eurent aimé le faire dans les années cinquante et soixante quand parurent les pamphlets d’un écrivain qui, à force de faire mouche à chaque publication (1) atteignit vite la notoriété et le succès. L’intelligence et le talent de celui qui nous donne, aujourd’hui, ses mémoires, sous-titrées «Le voleur dans la maison vide», brillaient alors de tous leurs feux. Les conformismes de tous bords passaient à la trappe; celui de la Sorbonne comme celui du gaullisme; celui de la société française comme, à l’étranger, l’image d’Epinal de la sacro-sainte péninsule italienne avec son «valpolicella» et son «San Daniele». Bref, ses jeune lecteurs étaient aux anges, tous les amateurs de bonne littérature aussi, et, bien qu’il ne fût venu à l’écriture qu’à 32 ans, l’auteur du «Style du Général» était considéré comme un jeune écrivain plein de promesses, un démythificateur à la plume féroce, et beaucoup pensaient que son œuvre future, qu’on devinait devoir se composer d’essais, serait de toute manière excellente. Mais ce tardif agrégé de philo s’éprit du journalisme, et voilà trente ans qu’il éditorialise ou dirige des rédactions de grands «news» français, s’assurant par ailleurs une place dans l’édition — on lui doit de très bonne collections —, tout en continuant à faire ce que tout le monde oublie un peu aujourd’hui, c’est à dire des livres. Des livres politiques, bon genre, après un passage sans trop de douleur de la gauche modérée (en fait, Revel ferait bien en radical de la Troisième république, c’est une des définitions possibles de sa sensibilité politique) à la droite française et au libéralise économique reaganien, ce dont non seulement il ne se cache pas mais qu’il met en épingle dans un des chapitres de son ouvrage. Loin de vouloir faire le procès d’un auteur pour ses conviction, on ne peut s’empêcher de juger les avatars de son style, de son écriture pour tout dire, depuis qu’il s’est engagé dans une littérature à sujets politiques profonds, que l’on peut qualifier d’«analytique» et dont on ne juge du bien fondé que lorsqu’on a eu le courage d’arriver jusqu’à la fin. Méchanceté gratuite? Non. Parce que sa «Tentation totalitaire» était un des nombreux ouvrages que publiaient, à la même époque d’autres auteurs de la droite française, avec un vocabulaire plus ou moins heureux. Parce que, fidèle à mes goûts de jeunesse, je n’ose pas dire que l’auteur de «Pour l’Italie» verse alors dans la langue de bois de l’antisoviétisme, je le dis quand même. Je le dis peut-être lâchement, parce que je sais que je dois parler de ses «Mémoires» dont je viens de finir la lecture, et que je peux donc conclure l’honneur sauf.
«Le voleur dans la maison vie», plus de 600 pages d’une autobiographie qui ne mentionne presque pas la vie privé (sur le plan sentimental) de l’homme. Six cent pages donc sur une carrière à trois volets (enseignant à peine, écrivain-journaliste ou journaliste-écrivain, selon lui), aux honneurs de laquelle il s’intéresse beaucoup plus qu’il ne veut le faire croire. Enfin, des mémoire telles qu’on les attend d’un pontife de l’intelligentsia parisienne, plus que de l’auteur de «La cabale des dévots».
«L’Italie, le Mexique, puis «L’Express», «L’Express» «L’Express»; Puis une allusion au «Point», auquel il donne un éditorial hebdomadaire maintenant. Puis un chapitre de méditation sur le passé et le présent (on comprend qu’il s’agit du dernier). Puis rien.
Ceci dit, ceux qui attendent de cet ouvrage massif des anecdotes, des règlements de compte, des portraits au vitriol, ne restent pas sur leur faim en lisant ses lignes: c’en est plein! il est regrettable que les règlements de compte avec des morts soient plus nombreux qu’avec des vivants. Bien sûr, c’est plus facile d’écrire des lignes d’une sublime méchanceté sur Mitterrand mort que sur Mitterrand vivant, plus facile de se laisser aller à son dédain vis-à-vis d’un Sartre disparu que vis-à-vis du Sartre triomphant. Et nous ferions peut-être tous la même chose. Bien sûr, c’est plus facile de ne pas rompre les ponts avec un Jimmy Goldsmith vivant et prospère — et qui vous a admis dans son intimité avant de vous renvoyer comme un malpropre. Quand on imagine ce que la coexistence avec Aron a dû lui peser, à «L’Express», on lui sait gré de n’avoir que très peu attaqué l’auteur de «L’opium des intellectuels». «Il est vrai que le slogan des anciens soixante-huitards, différemment embourgeoisés, reste toujours: «Il vaut mieux se tromper avec Sartre qu’avoir raison avec Aron». «Et que Revel le sait. Et ne sait quoi dire...
Mais on retrouve le talent assassin du pamphlétaire dans la partie consacrée à Mitterrand. Exécrable Mitterrand sous la plume de Revel qui, peu à peu vous ramène à la réalité du personnage. Le président socialiste n’était évidemment pas exécrable de bout en bout. Mais le scalpel du mémorialiste, qui retrouve son talent des meilleurs moments, réussit à rappeler ce qui de tous temps, oublié sous les pompes, a été l’activité du député-ministre de la Quatrième république, et de toute la période 45-81, et quelle en était la force motrice. Pour les observateurs assidus, Mitterrand n’en sort pas très diminué, pas plus que grandi. Car il est indéniable que le journaliste-écrivain-écrivain journaliste a ici tapé jute. Partiellement mais juste. Méchamment mais juste.
Qu’importe! Il s’agit ici du récit d’une vie. On n’a des raisons de le lire que si l’on connaît le personnage de Revel, si on l’a aimé, si l’on sait qu’il a traversé le siècle avec sa complexité, si on est francolecteur, enfin si l’on s’intéresse depuis longtemps à la France. Parce que sans cela, si on achète un livre de ce poids physique à l’aveuglette, au «Chou haïda tan chouf», eh bien c’est tant pis pour soi.

Amal NACCACHE

(1) «Pour quoi des philosophes?», «Pour l’Italie», «La cabale des dévots», «En France», «Le style du général» etc..., dont certains disparus du marché pendant longtemps, ont été heureusement réédités récemment;
P.S. Le titre de mon article appartient au livre d’un vieux jeune homme disparu, Bertrand de Jouvenel.
Faut-il brûler Jean-François Revel? Nombreux sont ceux qui eurent aimé le faire dans les années cinquante et soixante quand parurent les pamphlets d’un écrivain qui, à force de faire mouche à chaque publication (1) atteignit vite la notoriété et le succès. L’intelligence et le talent de celui qui nous donne, aujourd’hui, ses mémoires, sous-titrées «Le voleur dans la maison vide», brillaient alors de tous leurs feux. Les conformismes de tous bords passaient à la trappe; celui de la Sorbonne comme celui du gaullisme; celui de la société française comme, à l’étranger, l’image d’Epinal de la sacro-sainte péninsule italienne avec son «valpolicella» et son «San Daniele». Bref, ses jeune lecteurs étaient aux anges, tous les amateurs de bonne littérature aussi, et, bien qu’il ne fût venu à l’écriture...