— J’étais un Libanais d’Egypte, entre 100.000 autres. Un accident, plus exactement la détermination, le choix de ma carrière, ont fait que j’ai quitté Alexandrie d’Egypte, où j’étais né, à l’âge de 16 ans; j’ai donc découvert (j’étais alors tout imbu de Barrès, des idées d’égotisme et de nationalisme) ma patrie à l’âge de 16 ans.
C’était en 1920. J’étais tenté surtout par une aventure. Il s’agissait pour moi moins de venir faire des études, de revenir au Liban, que de faire un voyage en mer. J’avais rencontré un camarade qui ne venait plus en classe. J’étais en classe de philo et j’avais interrompu ma philo à l’époque. Je le rencontre dans la rue, je lui dis: comment, tu ne viens pas en classe? Il me répond: non je vais en Syrie. Le Liban, à cette époque-là, c’était, pour l’Egypte, la Syrie. Beyrouth, c’était encore, en 1920, un territoire ennemi occupé...
— Je crois que vous aviez toute votre famille à Beyrouth.
— Une famille que je ne connaissais pas, que j’ai redécouverte en effet; et puis, toutes mes racines qui me sont remontées.
— Est-ce que c’était émouvant? C’est une question stupide. je suppose que ça l’a été pour un adolescent?
— Je dois dire que j’ai immédiatement senti que j’étais ici dans ma vérité et que ma patrie égyptienne, que j’aimais, n’était tout de même pas, ne représentait pas ma vérité. Dans une des réunions qui se tenaient au cercle de la jeunesse, qui s’appelait encore la jeunesse syrienne, (c’était en 1920, avant la proclamation du Grand-Liban), je me souviens d’avoir vu monter à la tribune un personnage mince, portant binocle brun et d’un coup, a récité un poème (aujourd’hui fameux pour les Libanais) intitulé «O mon pays», d’Elie Tyan; ces vers ont été pour moi un choc extraordinaire, ils se terminaient par ce quatrain:
O mon pays, tes parfums où la résine s’unit au sel marin habitent chaque grain de ta poussière fine comme un vaste jardin.
— Je crois que vous avez fait vos études chez les pères jésuites. C’est une institution qui est assez redoutable en général, dont on sort parfois très bien et parfois en morceaux. Avec le recul des années, est-ce que vous iriez de nouveau chez les Jésuites?
— J’y retournerai. On en sort en morceaux mais les morceaux se recollent. Finalement, je garde un souvenir vraiment excellent de la formation que j’ai reçue. Les Jésuites sont tout de même des techniciens de l’enseignement. Ils ont 300 ans d’expérience. Malheureusement il n’y a plus de Jésuites pour enseigner. De mon temps, tous mes professeurs étaient des Jésuites, et je dois dire que, dans la mesure où je vaux quelques chose, je dois tout aux deux ou trois maîtres que j’ai eus dans les classes supérieures, en particulier à ce père Poucel qui est un personnage absolument légendaire pour les générations qui ont passé chez lui. C’était un homme qui, en dépit de son conformisme apparent, du traditionnalisme de sa formation, nous éveillait déjà à la contestation. Il avait horreur des locutions et des proverbes, enseignant que «in medio stat virtus» (la vertu est au milieu). Il me disait «la vertu est à l’extrémité». Il me disait aussi: «Le Christ était un violent, le Christ était un extrémiste»; sur le plan de la formation littéraire, quand il nous apprenait à écrire, (évidemment c’était un religieux et un croyant), pour lui le livre parfait était le Livre que Dieu avait lui-même dicté, l’Evangile des objectifs gonflés. C’était, pour lui, l’écriture la plus directe, la plus simple et il nous donnait comme modèle d’écriture, la simplicité, la rigueur et, finalement, la violence évangélique à travers cette simplicité.
— Est-ce que ce n’est pas le père Poucel qui a brûlé «Les Fleurs du Mal», que lui avait offert un élève?
— Cet élève était moi. Poucel avait fait un cours sur les Parnassiens. Il avait classé Baudelaire, étrangement, parmi les Parnassiens. J’ai eu le sentiment, à la façon dont il parlait de Baudelaire, qu’il ne l’avait pas lu. Alors, comme nous nous voyions assez souvent en dehors des cours, je lui ai demandé s’il avait lu «Les Fleurs du Mal» et il m’a répondu: non. Je lui ai offert le livre et le lendemain, j’ai reçu une lettre merveilleuse qui commençait ainsi: «Mon cher Georges, vous direz que je suis un barbare: j’ai brûlé votre livre.» L’explication? Ce n’est pas tant les vers maudits qui le gênaient que la tristesse immense qui se dégageait de toute cette poésie, de ce lyrisme douloureux. Et il citait ce proverbe latin que je vais traduire en français.
«Il y en a beaucoup que la tristesse tue. Pour ceux-ci il n’y pas d’utilité en elle». Le grand grief qu’il faisait à la poésie de Baudelaire, dans la vision qu’il avait de cette poésie et de l’esthétique baudelairienne, est qu’elle était attristante, qu’elle risquait donc d’être mortelle.
— Sortons un peu de la littérature; je crois que vous avez appartenu à une famille terriblement traditionnelle, comme c’était le cas, pour beaucoup de gens, à votre époque. Pourtant, vous avez la réputation d’avoir été ce qu’on appelle «un bohème».
— Eh bien, on n’échappe pas à la tradition, elle vous marque. mais ce qui est naturel, ce qui est inévitable, c’est qu’on vit en révolte contre cette tradition. Je contiens les deux personnages. Je suis cette contradiction vivante d’une certaine rigueur morale dans l’idée et d’un certain jeu de destruction des valeurs mêmes que je respecte. je suis en train de m’ouvrir, mais, enfin, nous sommes là pour un dialogue franc et total.
— Vous qui avez toujours été de l’autre côté de la barrière, quel sens a pour vous, aujourd’hui, ce passage dans la vie publique, ce passage du côté du pouvoir?
— Je ne ferai pas le dégoûté, bien qu’il se fut agi d’un accident. On a fait appel à moi. Je n’étais pas un homme politique dans le sens conventionnel du terme. Je n’étais pas un parlementaire, je n’avais pas de base électorale. Dans une période de transition, on m’a confié des portefeuilles ministériels importants. On me les a reconfiés trois ou quatre ans après deux fois. J’ai été aux Grands Projets de Beyrouth, ensuite j’ai effectué une mission diplomatique, j’ai été ambassadeur à Paris, et cette expérience a été d’un grand intérêt.
Je dois dire que, dans l’exercice de la puissance publique, dans la mesure où on sert la chose publique, et où on la sert vraiment en se dépassant, c’est une chance immense de n’être pas un politicien tout en ayant des fonctions gouvernementales. Car, à ce moment-là, vous n’avez pas les hypothèques, les limites et les servitudes des obligations électorales. On peut en retirer des satisfactions immenses, dans la mesure où on peut aboutir à des réalisations dont l’efficacité s’étend à la collectivité. On est vraiment en service, mais dans une espèce de service supérieur.
Cela dit, je dois avouer que, sur le plan humain, cela m’a fait plaisir, j’avais plus ou moins vécu en franc-tireur en homme échappant à toutes les classifications, et tout d’un coup, j’étais investi d’une certaine dignité d’une certaine responsabilité et je me suis senti dédouané, non pas aux yeux des gens, mais à mes propres yeux. Et je me suis dit: «Puisqu’on te confie une responsabilité assez importante dans des secteurs vitaux, c’est que tu n’est pas simplement un esthète et un bohème».


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
À Verdun, un « sommet spirituel » pour préserver l’unité nationale... et donner un coup de pouce au pouvoir