Rien a priori ne prédestinait ces appelés, souvent d’origine ouvrière, au choix moral qui été le leur.
«Quand je me suis enfui de ma caserne, j’ai pris ma décision tout seul. Je n’en ai même pas parlé à mes camarades de chambrée, de peur qu’ils me dénoncent», explique Andreï Chamanaïev, un ajusteur de 21 ans.
Comme lui, plusieurs milliers de conscrits ont déserté au cours des vingt et un mois de l’intervention militaire russe en Tchétchénie, de décembre 1994 jusqu’aux accords de paix d’août 1996.
L’heure est venue pour eux de revenir dans la légalité: les députés ont adopté le 12 mars une loi amnistiant la plupart des délits commis pendant le conflit tchétchène, dont la désertion.
Depuis la publication de ce texte, le téléphone sonne sans discontinuer dans l’exigu local du Comité des mères de soldats, la seule organisation de défense des droits des conscrits russes, qui guide les «otkaznikis» («ceux qui ont refusé») désireux de bénéficier de l’amnistie.
C’est aux animatrices de cette association que se sont adressés Andreï et sa mère. Celle-ci remplit la demande d’amnistie que son fils signera, et que le comité transmettra au procureur militaire de Russie.
Andreï s’est enfui de l’unité 40.961 du bataillon motorisé où il servait comme mécanicien en avril 1995. Il est revenu dans sa région natale d’Ekaterinbourg (Oural, centre de la Russie) pour se cacher chez sa grand-mère, dans un petit village à l’abri des regards indiscrets.
«Je m’occupais en donnant des coups de main à droite et à gauche. Impossible de trouver un travail stable: tous mes papiers d’identité étaient restés à la caserne, ils y sont toujours aujourd’hui».
Non coupable
S’il souhaite bénéficier de l’amnistie, Andreï nie de sa voix calme avoir une quelconque faute à se faire pardonner. «Je m’estime en aucun cas coupable. Je ne comprenais pas pourquoi il me fallait tuer, et pour qui on me demandait de mourir», fait valoir le jeune homme en survêtement et veste de cuir.
La société ne lui demande d’ailleurs pas de compte, convaincue que la tentative de faire rester la Tchétchénie de force au sein de la Russie était vouée à l’échec.
Mais la hiérarchie de l’armée risque d’être moins compréhensive. Même s’il obtient l’amnistie, Alexandre Novikov, un banlieusard de Moscou âgé de 20 ans, devra retourner sous les drapeaux finir les trois mois de service militaire qui lui restent.
«J’ai très peur. Comment vont-ils accueillir mon fils, quels châtiments va-t-il subir pour avoir déserté?»,s’alarme sa mère Lioudmila.
Cette institutrice a poussé son fils à s’enfuir. «Quand il a été incorporé, je lui ai ordonné de courir revenir chez lui dès qu’il entendrait parler de la Tchétchénie».
Début 1996, Lioudmila a fait les 1.200 kms de voyage en train de Moscou à Volgograd (Sud) pour aller chercher son fils menacé d’un départ imminent au front.
Son «Sacha» (diminutif d’Alexandre) ne regretta pas une seconde d’avoir suivi sa mère plutôt que ses camarades au combat. «S’il était agi d’aller combattre un ennemi envahissant la Russie, la question ne se serait pas posée. Mais là, je ne comprenais pas pourquoi on me demandait de me battre», explique ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence.
Lui aussi espère reprendre possession de ses documents d’identité, pour pouvoir aller étudier dans un institut de mécanique.
Entre 6 et 7.000 jeunes Russes se cachent aujourd’hui pour échapper à la peine encourue pour désertion — jusqu’à 10 ans de détention —, estime Valentina Milnikova, porte-parole du Comité des mères de soldats.
«Nous essayons de faire un maximum de publicité pour qu’ils se manifestent. L’amnistie peut les sauver de la prison, mais elle ne vaut que jusqu’au 15 septembre», souligne Mme Milnikova.
Cette bénévole à l’énergie inépuisable s’interrompt pour répondre à un nouvel appel téléphonique d’une mère d’«otkaznik». «Vous appelez d’où? De Tambov? Oui, c’est ça, venez ici, et amenez votre gamin avec vous».

