Que s’est-il réellement passé à Beyrouth le 13 avril 1975, jour communément retenu comme le début de la guerre du Liban ? Dans Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d’une étincelle, paru en 2024 chez Belfond (Prix France-Liban 2024 et Prix littéraire de L’Œuvre d’Orient 2025), Marwan Chahine remonte le fil de cette journée en confrontant récits, témoignages et versions contradictoires, faisant apparaître les incertitudes et les fractures d’une mémoire toujours disputée.
Deux ans plus tard, et alors que le Liban a depuis été de nouveau traversé par la guerre et la violence, le livre paraît en arabe, coédité par L’Orient des Livres, Oser Dire et Le Centre du Développement national, ramenant le récit vers la langue de nombre de ses témoins, mais aussi vers un lectorat pour lequel le 13 avril 1975 relève autant de l’histoire collective que de la mémoire familiale et intime.
Deux ans se sont écoulés depuis la parution en français de Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d’une étincelle. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce livre ? Parmi les lectures, les témoignages ou les objections qui vous sont parvenus, certains ont-ils modifié votre perception des événements ou de votre propre travail ?
C’est difficile de répondre à votre première question. Je ne suis pas certain d’avoir le recul nécessaire, d’autant que j’ai trop parlé du livre pour savoir ce que j’en pense réellement aujourd’hui. Concernant les témoignages reçus, la plupart ne sont pas tant liés à l’événement qu’à un certain vécu de la guerre civile. Parmi les gens qui m’ont écrit, beaucoup m’ont remercié d’avoir trouvé une forme ou une distance narrative dans laquelle ils se retrouvent. Je continue donc de penser qu’il était important de raconter cet événement, même de manière imparfaite, ou plus exactement en assumant l’imperfection inhérente à ce type de récit. Ce qui m’interroge, c’est le sens même d’une telle démarche dans le contexte actuel. Les Libanais n’ont pas forcément envie de s’intéresser à leur passé en ce moment… Et je ne suis pas non plus certain qu’ils soient en recherche de récits collectifs. J’essaie de me rassurer en me disant que si ce n’est pas le cas aujourd’hui, ça le sera peut-être demain.
Face à des témoignages contradictoires et à des faits qui restent eux-mêmes disputés, vous avez donc trouvé dans la littérature une manière d’approcher la vérité que l’enquête historique ou journalistique ne permettait pas ?
Oui, c’est ce que j’essayais de dire. Parvenir à parler des choses à la bonne distance est à mon sens presque aussi important qu’établir les faits eux-mêmes. On peut se rapprocher d’une vérité historique mais sans justice, elle ne suffira pas à réparer. C’est là que les mots ont peut-être un rôle à jouer, dans la recherche d’une forme de justesse qui, elle non plus, ne répare pas tout, mais permet de remettre certaines choses à leur place. La littérature n’a absolument pas le pouvoir d’arrêter les balles, mais elle peut agir à plus long terme sur notre façon de nommer les choses et donc de voir le monde. C’est du moins ce dont on essaie de se convaincre quand on écrit, même si c’est difficile de ne pas être découragé devant l’actualité…
Le livre paraît aujourd’hui en arabe, langue d’une grande partie des témoins et des archives sur lesquels repose votre enquête, mais aussi du pays dont il raconte l’histoire. Pourquoi cette traduction vous semblait-elle nécessaire ? Et comment avez-vous vécu ce passage vers l’arabe de paroles souvent recueillies initialement dans cette langue, puis restituées en français ?
Je suis très heureux de voir ce livre traduit en arabe et qu’il puisse toucher un public plus large. Au cours de la rédaction, j’ai souvent eu l’impression qu’il était en français par défaut, parce que j’étais incapable de l’écrire en arabe. Mais d’une certaine manière, c’est aussi un récit autour de ce « défaut d’origine » pour reprendre l’expression d’Oliver Rohe. De ce point de vue, il était naturel qu’il soit en français, dans une langue qui se cherche et se dérobe sans cesse. J’avais un peu peur de perdre cette fragilité en arabe. Jusque-là, mes relecteurs m’ont assuré du contraire. Je tiens d’ailleurs à remercier très chaleureusement Mohannad el-Halaki, le traducteur du livre, pour sa rigueur et sa patience. Nous avons travaillé ensemble à partir des enregistrements ou des documents d’archives d’origine dont la plupart sont en arabe. En parallèle, Mohannad a pris le temps d’entrer dans toute la complexité de l’enquête afin d’être aussi précis que possible sur les faits comme sur la manière de les restituer. Enfin, il a su trouver les moyens de reconstituer une tonalité, un souffle même, j’ai envie de dire, via un subtil équilibre entre l’arabe littéraire et le dialecte libanais. Mon père, qui m’a beaucoup aidé pour la relecture, m’a même dit qu’il préférait la version arabe… Je le prends pour un compliment.
La conclusion s’intitule « La langue de mon père ». Vous précisez qu’il ne s’agit pas seulement de l’arabe, mais d’une manière de regarder le monde depuis 1975. Qu’avez-vous appris de cette langue que votre père n’aurait probablement jamais pu vous transmettre directement ?
Je dirais qu’à travers cette enquête et ces quelques années passées sur place, à essayer de faire la lumière sur ce qui s’est passé le 13 avril 1975 et ce qu’il en est resté, j’ai appris à mieux connaître le Liban, au-delà de la caricature que le pays donne souvent de lui-même, dans ce qu’il a de beau et de généreux, mais aussi dans ce qu’il a de petit et de désespérant. Et d’une certaine manière, je crois que j’ai appris à l’aimer malgré tout ça.
Depuis la sortie du livre en français, le Liban a de nouveau connu la guerre, la violence et le retour de discours communautaires, notamment à l’automne 2024, puis avec la guerre déclenchée en mars 2026, qui se poursuit aujourd’hui. Le Liban actuel vous paraît-il exposé aux mêmes mécanismes qu’en 1975 ou la nature des fractures et des menaces a-t-elle profondément changé ?
Je ne sais pas… Après dix ans à me plonger dans la guerre civile libanaise, je suis spontanément enclin à voir une répétition des mêmes mécanismes de division, de repli et de haine de l’autre, mais je sais bien que mon regard est biaisé et j’espère sincèrement me tromper. Ce qui me frappe et m’inquiète, c’est la résurgence des mots de 1975 qui traduisent la persistance d’une certaine vision du monde. On retrouve les mêmes expressions qui reviennent comme un hoquet de l’Histoire et qu’on réutilise par automatisme, sans les interroger. Je pense notamment à « la guerre des autres » qui est presque devenue un slogan alors que les « autres » en question ne sont plus les mêmes. Pointer les autres, c’est aussi une manière commode de ne pas se regarder soi-même.
13 Nisan 1975. Tachrih chararat harb (Le 13 avril 1975. Autopsie d’une étincelle) de Marwan Chahine, traduit du français par Mohannad el-Halaki, L’Orient des Livres, Oser Dire, Centre du développement national, 2026, 440 p.