À 34 ans, l’autrice franco-helvético-coréenne Elisa Shua Dusapin s’est déjà distinguée comme une voix littéraire de premier plan. Globe-trotteuse, elle a vécu sept ans entre la Corée et le Japon, séjourné aux États-Unis, traversé la Russie et parcouru l’Europe. Son passage au Liban pour le festival Beyrouth Livres en 2023 a été le début d’une nouvelle passion pour le Proche-Orient, malgré une première expérience difficile, qui a finalement débouché sur son cinquième livre, Sauf la frontière, entre récit de voyage et journal intime. Avant son retour au Liban, nous abordons avec elle son rapport à la région.
Que s’est-il passé en octobre 2023, l’événement déclencheur du livre ?
Pour la promotion de mon quatrième roman, j’ai été invitée au festival du livre de Beyrouth. C’était ma première fois au Proche-Orient, et j’étais très curieuse du Liban, notamment le Sud et la frontière. Les frontières les moins franchissables du monde me passionnent, qu’elles soient politiques ou émotionnelles. Ça vient de l’histoire de ma famille coréenne, qui a été très marquée par la séparation entre Corée du Nord et Corée du Sud, avec des enfants qui sont allés à l’école le matin et qui ne sont jamais revenus, parce qu’entre-temps, un trait absolument arbitraire a été tiré.
Dès mon arrivée au Liban, j’ai eu un véritable coup de foudre pour le pays. C’est un endroit tellement bigarré, à tant de niveaux ! Je crois que les lieux où il y a une mixité culturelle, une confrontation quasi constante à l’altérité, où on doit toujours se demander qui est la personne en face, parce qu’on n’a pas forcément le même paradigme de pensée, de culture, de religion…, ça me parle, parce que j’ai grandi dans un univers où il y avait plusieurs cultures, plusieurs religions, plusieurs extrêmes, cinq langues, et j’ai toujours été le pont entre tout le monde, quand j’étais petite.
Au bout d’une dizaine de jours, j’avais commencé à envisager d’y revenir plus longtemps, six mois ou un an, puis le 7 octobre est arrivé. Avant mon vol de rapatriement, j’ai passé plusieurs jours complètement esseulée, dans un pays dont je ne maîtrisais ni la langue ni les codes, en ayant le sentiment d’une perte de maîtrise absolue.
Cet épisode vous a beaucoup affectée, psychologiquement…
J’en parle peu dans le livre, parce que ça aurait été indécent de parler de moi, par rapport à ce que d’autres ont vécu. De plus, a posteriori, je ressens une gêne, parce que j’étais dans un hôtel plutôt luxueux, en sécurité, mais à l’époque, dans l’incompréhension de ce qui se passait – je n’avais que les réseaux sociaux – la peur m’a extrêmement marquée.
En revenant en Suisse, j’ai eu l’impression d’arriver sur une autre planète. Je me disais : il y a des gens qui meurent, moi je suis en vie, on ne devrait parler de rien d’autre – c’était naïf, parce que je passais mon temps à lire des choses sur la guerre, mais tout à coup ce n’était plus intellectuel, c’était dans mes cellules, et ça me rendait très difficilement supportable de parler avec des gens qui n’étaient ni humanitaires ni réfugiés, qui ne comprenaient pas.
Pendant environ trois mois, dès que j’entendais des feux d’artifice ou un marteau-piqueur, je me mettais à trembler. Les six mois qui ont suivi ont été très difficiles, jusqu’à un reportage en Transnistrie, à la frontière ukrainienne, où j’ai compris que je devais retourner sur le terrain — après deux ans passés dans les salons littéraires –, que j’étais faite pour ça. À cause de la guerre, je n’ai pas pu revenir au Liban et j’ai finalement atterri à Amman.
Vous y avez passé un an et demi. Vous vous êtes attachée à la ville ?
Oui, mais ça a été difficile au début. Je n’avais aucun contact sur place, j’avais abandonné le projet de roman pour lequel je devais passer un an à Rome, je n’avais plus aucun plan pour la suite. Je me demandais sans cesse ce que je faisais là, et j’ai mis du temps à m’adapter au climat aride, mais aussi à un rapport aux hommes parfois compliqué en tant que femme seule.
Maintenant que c’est derrière moi, j’en souris, mais il y avait quelque chose de très inconfortable, et une profonde solitude. Je me suis raccrochée à l’apprentissage de l’arabe, le dialecte, pour pouvoir me rapprocher des gens. Je ne voulais pas rester dans une bulle d’expatriés – ce que j’ai tout de même fait en partie, de facto – mais le plus important pour moi était de venir à la rencontre des gens.
Est-ce que la région vous manque ?
Oui, il n’y a pas un jour qui passe sans que j’aie un pincement au cœur. La région fait partie de moi, maintenant, je l’ai dans la peau. La culture de l’accueil et la générosité sans bornes, la chaleur humaine…
Plus bizarrement, le fait de ne pas parler en français me manque. Je me sens mieux quand je ne parle pas ma langue, ça me repose de moi-même. C’est comme si je me retrouvais dans une posture d’observatrice, plutôt qu’impliquée, et dans mon rapport à l’écriture et au monde, c’est quelque chose qui me fait du bien. Même l’inconfort me manque !
Vous revenez au Liban pour la première fois depuis 2023, à nouveau pour le Salon du livre. Qu’est-ce que ça vous fait ?
Je me sens fébrile. La fois précédente a tellement compté dans ma vie, l’émotion sera immense, mais d’un autre côté, j’ai aussi un peu mythifié ce souvenir, et il y aura forcément un décalage avec la réalité, un sentiment d’étrangeté à dépasser. Je m’y prépare.
Pensez-vous continuer votre travail sur cette région ?
Je sais que je ne peux pas la lâcher, elle fait désormais partie de moi. J’ai aussi besoin d’explorer plus directement les questions de l’humanité, de la violence et de la communication – jusqu’à maintenant sous-jacentes dans mon travail – par des recherches, un nouveau séjour, ou des voyages fréquents. Pour l’instant, la Corée m’appelle aussi, mais de façon transitoire. Après ce premier livre de non-fiction, éprouvant notamment sur la question de la légitimité, je me réjouis de revenir à la fiction pour mon prochain livre.
Sauf la frontière d’Elisa Shua Dusapin, Éditions Zoé, 2026, 240 p.