Entretiens

Amélie Nothomb et les affres de la parenté face à l’adolescence rebelle


Amélie Nothomb et les affres de la parenté face à l’adolescence rebelle

© Jean-Baptiste Mondino

Sans surprise, le dernier roman d’Amélie Nothomb, L’Adolescence du perroquet, connaît un vif succès et les lecteurs et lectrices sont séduits par la trajectoire réflexive, filiale et parentale d’Alban, dont la solitude feutrée est bousculée par l’arrivée d’un gris du Gabon dans sa vie. Dès lors, on assiste au processus de création d’un être, dans le langage, la délimitation parfois sanglante des territoires, et la confrontation à l’irréductibilité d’autrui.

Rencontrer Amélie Nothomb est un privilège, ses analyses se fraient avec aisance et clarté dans le monde des idées, des concepts, des émotions et du quotidien. La hauteur de son regard sur notre monde contemporain s’ancre dans une approche bienveillante de l’âpreté – et parfois la vacuité – du réel. Sa voix porte une sensibilité bouleversante sur le monde qui l’émerveille et ne cesse de la surprendre.


Comment vivez-vous l’articulation entre beauté et solitude que vit Alban au musée du Louvre ?


Elle m’est familière. Lorsque j’étais enfant, ma mère m’emmenait souvent au musée, et en sa présence, j’étais incapable de me réjouir. J’avais l’impression que je passais un examen et que je devais donner les bonnes réponses par rapport aux œuvres d’art. Je le vivais dans une angoisse absolue, ce n’est que plus tard que j’ai découvert que c’était un vrai plaisir de regarder la beauté ; j’ai besoin d’être seule pour l’apprécier. Et pourtant ma mère aurait certainement accepté toute réaction authentique de ma part, elle m’a toujours regardée avec considération, mais je voulais tellement lui plaire que je jouais un rôle.

Comme le personnage, j’ai la carte du musée du Louvre, ce qui me permet d’y entrer à tout instant du jour. C’est une véritable addiction : que j’aille très bien ou très mal, ou encore quand je me sens vide, j’ai besoin de voir de très belles œuvres d’art. Il y a toujours une bonne raison d’aller au Louvre voir des splendeurs.


« Je ne suis pas quelqu’un qui compte. » Comment vous situez-vous par rapport à cette approche qu’Alban exprime de lui-même ?


C’est un élément que je constate souvent chez les gens d’aujourd’hui : ils ont l’impression que leur vie n’a pas d’importance, qu’ils ne sont rien. S’ils ne sont pas connus ou importants, c’est comme s’ils ne comptaient pas beaucoup et s’ils n’avaient aucune valeur. Lorsque j’ai le privilège de rencontrer mes lecteurs et lectrices ou de leur écrire, j’essaye de leur faire prendre conscience de leur valeur.


« J’aimais être un enfant à Paris. » Cette phrase d’Alban fait-elle écho à un fantasme chez vous ?


J’ai eu une enfance formidable, mais une enfance à Paris me fait rêver, surtout lorsque je rencontre des Parisiens qui me racontent qu’enfants, ils se promenaient au jardin du Luxembourg, ou qu’ils allaient au musée du Louvre. J’ai grandi à l’étranger et j’allais presque toujours au lycée français ; j’apprenais l’existence de la France, de Paris, de loin et cela me faisait rêver. Je me demandais comment c’était d’y vivre, et maintenant c’est mon cas ! Tous les jours, quand je sors de chez moi, je suis heureuse de vivre à Paris, et je me dis que je dois profiter de ce bonheur incroyable.


Comment avez-vous souhaité aborder le thème de la parentalité et le naufrage qu’elle peut constituer ?


Je n’ai pas voulu démontrer tel ou tel élément, mais je sais que ces situations existent. Je n’ai pas eu d’enfants et n’ai pas souhaité en avoir, donc je le vis très bien. Néanmoins, il m’est arrivé plusieurs fois dans ma vie de me prendre de coup de foudre parental pour telle ou telle personne, en dehors de toute vraisemblance. Dans ces cas-là, il m’est très difficile d’en sortir, je considère le ou la jeune personne (ou moins jeune) comme mon enfant et je me mets à m’inquiéter pour elle, parfois je vis une forme de naufrage.

Lorsque l’enfant devient parent, c’est à son tour de commettre des erreurs. Dans le cas d’Alban, je ne vois pas bien lesquelles, à sa place je ferais tout comme lui… Beaucoup de mes lecteurs m’écrivent pour le juger, ils trouvent qu’il ne se conduit pas bien et comprennent le comportement du perroquet à la fin. Pour ma part, je sais qu’Alban l’aime, il est attentif, gentil. C’est un père assez classique et aussi moderne, il se pose beaucoup de questions, ce qui n’était pas le cas de la génération précédente.

Mais il y a une tendance chez les gens à s’acharner contre la victime. Alban est victime d’un adolescent violent, cela ne fait pas de lui un coupable.

Je reçois énormément de témoignages de parents qui ont un adolescent violent, ils ne savent plus quoi faire, c’est compliqué de mettre son enfant dehors. Je ne sais pas si cela existait dans le passé mais aujourd’hui c’est le cas.


Dans le roman, vous parlez des lectures comme de « leviers » qui peuvent inspirer l’écriture. En quoi est-ce une façon de réfléchir sur l’inspiration ?


C’est justement la véritable inspiration. J’entends parfois des gens qui veulent devenir écrivain, et qui disent qu’ils vont cesser de lire des auteurs de peur d’être influencés. Je leur explique que non, l’inspiration ce n’est pas être influencé par les autres, c’est être tellement impacté, admiratif de ce qu’on découvre dans une œuvre, qu’on est comme contaminé par la grâce qui a pu faire écrire tel ou tel chef-d’œuvre.

Dans ce roman, je cite des livres qui sont présents en moi et qui comptent depuis très longtemps. Ce qui a beaucoup compté, c’est ma rencontre avec un gris du Gabon qui vit avec une amie à moi. Elle a beaucoup d’autorité et parvient à lui tenir tête. J’ai été sidérée par la personnalité de ce perroquet : si j’avais été mon amie, c’aurait été un désastre, je me serais laissé mener par le bout du nez, par le bec de ce perroquet.


Votre roman constitue-t-il également un espace de réflexion sur le langage ?


La parole n’est pas toujours transparente, elle peut être une arme, et on a affaire, avec le perroquet, à un être extrêmement agressif, tout comme son bec, qui peut lui servir à moduler des chants sublimes, d’une beauté et d’une douceur folles, mais il peut aussi lui servir d’arme pour déchiqueter la maison d’Alban et Alban lui-même ! La parole c’est pareil : c’est un élément de séduction, d’amour extraordinaire, mais elle peut aussi être une arme redoutable. On peut être détruit par un mot, un mot vous tue.

Je suis très consciente du pouvoir de la parole et je fais très attention. Je mesure le pouvoir du langage en général, et du mien en particulier du fait de ma notoriété. Je m’efforce d’être la plus prudente possible. Dans tous mes livres, il y a une quête obsessionnelle de l’interlocuteur idéal. Ma vie elle-même me semble tellement ordinaire. Ce qui fait de ma vie quelque chose de littéralement extraordinaire, c’est l’écriture.

Dans mon dernier roman, Alban se retrouve face à ce perroquet qui fait l’acquisition du langage : comment ne se demanderait-il pas s’il n’a pas affaire à l’interlocuteur idéal ? Dans un premier temps, il en a l’impression, et puis c’est un échec. Dans ma vie, j’ai un interlocuteur idéal, et je garde secrète son identité.

Et puis, on a tous notre lexique intérieur. Chaque personne est un langage. C’est très rare que l’on ne projette pas énormément de soi dans un mot, sauf pour certains mots qui n’ont aucun intérêt, comme « administration ». Autrement, dès qu’un mot déclenche une émotion, on peut parler de lexique intérieur.


« Je ne décidais pas qui il était, je regardais qui il était ». Comment ce roman parvient-il à nouer une réflexion sur la perte des parents et celle de l’enfant ?


J’ai perdu mes parents, et en ai intensément souffert. Mais il faut reconnaître que c’est une délivrance, pour commencer on cesse de s’inquiéter de leur mort. On n’est plus obsédé par l’idée de leur plaire, d’avoir leur assentiment, ce qui ne veut pas dire que l’on n’y pense plus, on y pense autrement. Je regarde souvent le portrait de mon père en lui demandant s’il est content de moi par exemple.

Dans le lien avec l’enfant, j’ai constaté que la nourriture joue un rôle énorme, et je vais jusqu’au bout de la théorie car la conséquence de la nourriture, c’est l’excrétion, qui est très présente dans mon livre. Dans les parentalités que j’ai croisées dans ma vie, nourriture et excrétion sont déterminantes !

Je crois qu’il s’agit de regarder la personne pour qui elle est, sans la fantasmer. Quand cela se produit, c’est une bonne parentalité, et c’est tellement fort !

Parfois, on constate le désamour du parent, ou celui de l’enfant, c’est choquant mais être choqué n’est pas une solution : ça existe ! Il est plus prudent de penser que l’amour n’est pas un dû.

Dans le cas d’Alban et du perroquet, il n’y a pas de solution ; on voit bien que cet enfer va durer très longtemps, et on ne sait pas sur quoi il va déboucher.


Vous parlez du « tabou de la porte ». En quoi s’agit-il d’un élément essentiel de toute relation humaine ?


Heureusement, la plupart des relations humaines sont plus faciles que celle que je décris ! Dans toute relation humaine, quelle qu’elle soit, il y a une juste frontière à trouver, c’est ce que représente la porte.


Depuis quand êtes-vous fascinée par les oiseaux ?


C’est un mot qui a pour moi une dimension mystique. À 11 ans, j’ai regardé par la fenêtre, et ai observé un oiseau, je n’en connaissais pas l’espèce et il n’avait rien de spécial, j’étais au Bangladesh. Je me souviens d’avoir réalisé ce que signifiait le fait de voler, et à quel point c’était incroyable de fréquenter de tels êtres. Je me suis dit que c’est le sens de la vie, devenir un oiseau, qui vole, qui chante, c’est une forme d’aboutissement. Avec le perroquet de mon amie, je me suis intéressée aux oiseaux qui parlent ! Et ça me touche que mes lecteurs me disent qu’ils aiment profondément ce perroquet, car la réaction la plus courante serait qu’ils le trouvent odieux, ce qu’il est à la fin. J’aime que les gens l’aiment jusqu’au bout !



Sans surprise, le dernier roman d’Amélie Nothomb, L’Adolescence du perroquet, connaît un vif succès et les lecteurs et lectrices sont séduits par la trajectoire réflexive, filiale et parentale d’Alban, dont la solitude feutrée est bousculée par l’arrivée d’un gris du Gabon dans sa vie. Dès lors, on assiste au processus de création d’un être, dans le langage, la délimitation parfois sanglante des territoires, et la confrontation à l’irréductibilité d’autrui.Rencontrer Amélie Nothomb est un privilège, ses analyses se fraient avec aisance et clarté dans le monde des idées, des concepts, des émotions et du quotidien. La hauteur de son regard sur notre monde contemporain s’ancre dans une approche bienveillante de l’âpreté – et parfois la vacuité – du réel. Sa voix porte une sensibilité...
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