Entretiens

Jul : l’humour contre l’angoisse


Jul : l’humour contre l’angoisse

Auteur des séries de bande dessinée Silex and the City ou 50 nuances de Grecs, Jul reprend également, le temps d’un album ou plus longuement, les scénarios de personnages mythiques tels qu’Iznogoud, Spirou et surtout Lucky Luke. Rencontre avec un auteur majeur de l’humour dessiné, attendu prochainement à Beyrouth pour le Salon du livre.



L’humour qui porte un regard sur les phénomènes de société est au cœur de votre travail : est-ce que cette voie-là a été une évidence dès le début, et est-elle à l’origine de votre envie de faire de la bande dessinée et du dessin de presse ?


J’appartiens à la grande famille des anxieux, des angoissés et des pessimistes. J’ai pleuré non-stop pendant six mois à ma naissance, et je n’ai cessé depuis d’être effaré par l’épouvante du monde. Aussi, l’humour a été providentiel pour prendre de la distance, transformer cette inquiétude, en faire quelque chose de bon. Presque tous mes dessins se sont déployés dans cette direction, et si je pense souvent aussi à l’écriture de comédies de cinéma, dessiner a jusqu’ici été le meilleur moyen de mettre en scène l’humour, simplement et efficacement.


Pour les lecteurs libanais qui ne connaissent peut-être pas encore votre travail, je propose que nous revenions sur deux de vos séries phares : Silex and the City et 50 nuances de Grecs : les deux sont ancrées dans un passé lointain, pour mieux parler de notre monde contemporain : qu’est-ce que cette distance et ce décalage permettent, scénaristiquement parlant ?


Prendre, comme dans Silex, 40 000 ans de distance pour rire de notre obscurantisme contemporain est de fait très efficace. Transposer nos turpitudes actuelles à l’âge des cavernes et des peaux de bête donne une grande liberté, encore plus pour traiter de thèmes douloureux ou délicats : guerres, crimes, catastrophes, maladie, vie politique, prennent un tout autre relief et nous touchent différemment par ce truchement.

50 nuances de Grecs, c’est la même chose, avec ce retour au berceau des civilisations méditerranéennes, des mythes et du panthéon grec antiques qui ont eu le génie de décrire des éternels humains. Les psychanalystes ne s’y sont pas trompés en y puisant leurs outils, ou les peintres classiques, les marques de fringue ou d’automobile, d’Hermès à Athéna, de Nike à la Renault Clio…


Vous avez eu l’occasion de travailler sur des personnages classiques de la bande dessinée (Lucky Luke, un épisode de Spirou, un autre de Picsou…) : quel est votre état d’esprit lorsqu’on vous confie ces terrains de jeu ?


C’est très différent selon les séries : dans le cas de Spirou ou Iznogoud, ce sont des invitations ponctuelles, des hommages qui permettent de s’éloigner un peu du modèle originel.

Mais pour Lucky Luke, on touche au sacré : j’ai une dévotion absolue pour Goscinny, le scénariste qui a vraiment fait de Lucky Luke une icône culturelle. Je lui dois fidélité, mais je sens aussi une responsabilité de le faire vivre et évoluer, de poursuivre cette énergie et cette exigence qui imprègnent ses albums classiques en apportant des thèmes nouveaux, une façon de lui conserver un sens en prise avec nos sensibilités de lecteurs contemporains. C’est un curieux mélange, un genre de prouesse à renouveler à chaque album, qui me paraît à chaque fois plus difficile à faire sortir du néant !

Pour Picsou, c’est différent, car la fantaisie déliée y a davantage sa place : certes, Disney est exigeant et veille scrupuleusement à ce que ses limites ne soient pas franchies, mais une fois ces contraintes intégrées, je peux inventer les trucs les plus farfelus. C’est plus une récréation pour moi, tandis que Lucky Luke est un travail d’artisanat d’art sacré.


Peut-être peut-on parler de l’album de Lucky Luke à paraître : Saint Lucky Luke ? On le découvre statufié et divinisé en couverture.


Il était célèbre, mais dans cet album il devient culte ! Ce thème de « Lucky Luke et Dieu » est né d’une réflexion sur la place de la religion aux USA et plus encore au Far West. Pays construit avec « la Bible et le fusil », il garde encore aujourd’hui une foi et une dévotion omniprésentes, mais connaît depuis toujours un dévoiement de la religion à des fins commerciales et politiques. Les délires de Trump se dépeignant en Jésus, qui ont tant choqué les catholiques du monde entier, en sont une illustration.

Lucky Luke, si l’on y réfléchit bien, a toutes les caractéristiques d’un saint : il fait des miracles, à commencer par tirer plus vite que son ombre, il apporte la justice, soutient les faibles et les opprimés, aime la solitude tels les Pères du désert, parle aux animaux comme Saint François, et prône une pauvreté évangélique. Lorsque les habitants d’un patelin de l’Ouest en prennent conscience, un culte délirant se met en place, dont Lucky Luke n’arrive pas à se débarrasser. Reliques, églises, rituels : des prédicateurs sans scrupules vont utiliser cet engouement pour faire des affaires.

Cet album ironise sur la crédulité, et met en scène l’importance de la foi dans un monde de violence et de catastrophes : autant de choses qui le rendent assez actuel, finalement. Apporter de l’humour et de la fantaisie par ces temps tourmentés m’a semblé plus que jamais important. Un tirage spécial de l’album a été fait et offert au Pape Léon XIV lui-même, lors de sa visite en France, illustration de l’importance de la culture populaire pour porter les valeurs de paix et de concorde parmi toutes les générations et tous les milieux !


Est-ce votre première visite au Liban ?


Je suis venu voici douze ans, pour un festival du livre également, et j’en avais gardé un souvenir extraordinaire. J’avais pu voyager le nez au vent dans de nombreuses régions, et même si l’insouciance n’a sans doute jamais vraiment caractérisé le Liban, tant l’Histoire lui a été cruelle, j’avais été frappé par l’esprit et la vitalité du pays. Maintenant que la guerre revient une fois de plus, l’ombre est sans doute plus forte, mais cela rend d’autant plus importante la rencontre entre des voix porteuses d’autres musiques et d’autres histoires. Je suis très heureux de cette invitation.


La Faim de l’histoire, tome 2 d’Aitor Alfonso et Jul, Dargaud, 2026, 96 p.


Saint Lucky Luke de Jul et Achdé, Lucky Comics, 2026, 48 p.

Auteur des séries de bande dessinée Silex and the City ou 50 nuances de Grecs, Jul reprend également, le temps d’un album ou plus longuement, les scénarios de personnages mythiques tels qu’Iznogoud, Spirou et surtout Lucky Luke. Rencontre avec un auteur majeur de l’humour dessiné, attendu prochainement à Beyrouth pour le Salon du livre.L’humour qui porte un regard sur les phénomènes de société est au cœur de votre travail : est-ce que cette voie-là a été une évidence dès le début, et est-elle à l’origine de votre envie de faire de la bande dessinée et du dessin de presse ?J’appartiens à la grande famille des anxieux, des angoissés et des pessimistes. J’ai pleuré non-stop pendant six mois à ma naissance, et je n’ai cessé depuis d’être effaré par l’épouvante du monde. Aussi, l’humour a été...
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