Rechercher
Rechercher

Agenda - Hommage

Michel Raymond Jabre, 50 ans de mémoire et de fidélité au Liban


Michel,

Cinquante ans déjà que tu es parti. Et pourtant, lorsque je prononce ton nom, je ne pense pas à ces cinquante années. Je pense à toi tel que tu étais : jeune, vivant, courageux, avec tout un avenir devant toi.

Le temps a passé pour nous. Il ne passera jamais pour toi. Tu es resté jeune pour toujours.

Parfois, je me demande quelle vie tu aurais eue. Qu’aurais-tu pensé du Liban d’aujourd’hui ? Ces questions resteront sans réponse, parce qu’un jour tu as choisi de rester.

Vous étiez une poignée, seize jeunes hommes environ, face à des milliers de combattants palestiniens dans la région de Aïntoura-Tarchiche. Trois mille contre seize. Toute logique aurait conseillé de partir.

Et pourtant, vous êtes restés.

Pendant des mois, avec presque rien, vous avez utilisé le terrain, l’imagination et le courage. Je pense souvent à cette jeep qui allait et venait dans les montagnes, apparaissait ici, puis ailleurs. Toujours la même. Mais en face, comment savoir combien d’hommes, combien de positions se trouvaient derrière la montagne ?

Vous aviez compris une chose essentielle : lorsque l’on n’a pas la force, il faut parfois créer le doute. Cette jeep était devenue presque une armée imaginaire, qui contribua à protéger une région bien réelle.

Puis la Syrie est arrivée. Une vraie armée, avec ses blindés, contre laquelle votre petite force ne pouvait se mesurer.

Et pourtant, tu es encore resté.

C’est cela que j’essaie de comprendre depuis cinquante ans. Non pas comment tu as combattu, mais pourquoi tu n’es pas parti. Tu aurais pu sauver ta vie. Mais derrière toi, il y avait des villages, des familles, des enfants, des maisons. Peut-être as-tu simplement pensé qu’on ne pouvait pas les abandonner.

On parle facilement de sacrifice lorsque cinquante ans ont passé. Le mot devient presque abstrait. Mais ton sacrifice ne l’était pas. C’était ta vie. Tes années. Les anniversaires que tu n’as jamais célébrés. Les enfants que tu n’as jamais pris dans tes bras. Les Noëls où une chaise est restée vide.

Tel est le vrai prix de la guerre.

Et c’est pourquoi je ne voudrais jamais que les jeunes qui liront ton histoire aiment la guerre. Ton héroïsme n’était pas dans la mort. Il était dans ce pour quoi tu avais accepté de risquer ta vie.

Cinquante ans plus tard, j’aimerais pouvoir te dire que nous avons construit l’État pour lequel vous vous êtes battus : une justice indépendante, des institutions fortes, un État plus fort que les milices, un pays où le citoyen compte davantage que sa confession.

J’aimerais pouvoir te le dire.

Mais pas encore.

Tu as donné ta vie pour défendre l’existence du Liban, et cinquante ans plus tard, nous essayons encore de le construire.

Pourtant, malgré tout, le Liban est encore là. Après les guerres, les occupations, les assassinats, les crises et l’exil de tant de ses enfants, il est encore là. Fragile. Blessé. Incomplet. Mais vivant.

Il faut maintenant transmettre ton message autrement.

Nous ne pouvons pas demander aux nouvelles générations de recommencer vos guerres. Leur combat doit être différent. À un jeune Libanais d’aujourd’hui, tu ne demanderais probablement pas de prendre une arme. Tu lui demanderais de prendre ses responsabilités : rester honnête quand la corruption paraît normale, travailler, construire, soigner, enseigner, protéger les plus faibles, respecter celui qui ne prie pas comme lui, et ne jamais placer sa communauté au-dessus de son pays.

Et surtout, ne jamais dire : « Ce n’est pas mon problème. »

Quand le Liban avait besoin de toi, tu n’as pas dit cela. Tu as dit : « Je suis là. »

Cinquante ans après, ton histoire appartient aussi à ceux qui ne t’ont jamais connu. Si un jeune comprend qu’un autre, cinquante ans avant lui, avait choisi de mettre la vie des autres avant la sienne, alors quelque chose de toi continuera à vivre.

Pas la guerre. Pas la haine. Pas les divisions.

Mais le sens du devoir. Le courage. L’amour du pays. Et cette idée qu’un être humain peut décider que son existence ne se limite pas à lui-même.

Merci, Michel. Et pardonne-nous si nous n’avons pas encore construit le Liban dont ton sacrifice aurait dû être la fondation.

Ta mémoire ne doit jamais être un appel à mourir. Elle doit être un appel à vivre autrement : à construire, à servir, à transmettre, à aimer ce pays sans avoir besoin de haïr qui que ce soit.

Et au-delà des partis, des religions, des discours et des drapeaux, ta vie nous laisse une question simple :

« Et toi… qu’as-tu fait pour le Liban ? »

Michel, cinquante ans ont passé.

Nous ne t’avons pas oublié.

Et tant que cette question restera vivante dans le cœur d’un Libanais, toi non plus, tu ne seras jamais vraiment parti.

Bernard Raymond JABRE

Michel,Cinquante ans déjà que tu es parti. Et pourtant, lorsque je prononce ton nom, je ne pense pas à ces cinquante années. Je pense à toi tel que tu étais : jeune, vivant, courageux, avec tout un avenir devant toi.Le temps a passé pour nous. Il ne passera jamais pour toi. Tu es resté jeune pour toujours.Parfois, je me demande quelle vie tu aurais eue. Qu’aurais-tu pensé du Liban d’aujourd’hui ? Ces questions resteront sans réponse, parce qu’un jour tu as choisi de rester.Vous étiez une poignée, seize jeunes hommes environ, face à des milliers de combattants palestiniens dans la région de Aïntoura-Tarchiche. Trois mille contre seize. Toute logique aurait conseillé de partir.Et pourtant, vous êtes restés.Pendant des mois, avec presque rien, vous avez utilisé le terrain, l’imagination et le courage. Je pense...