Une jeune fille à cheval lors du festival « la Banlieue fière » organisé dans la banlieue sud de Beyrouth, le 4 septembre 2026. Photo Emmanuel Haddad/L’Orient-Le Jour
Au fond de la place Achoura, située dans le quartier Sainte-Thérèse de la banlieue sud de Beyrouth, des garçons glissent en riant sur un toboggan rouge et bleu, les couleurs de Superman. Les filles préfèrent celui tout en rose en forme de licorne, ou monter à cheval. Cette aire de jeu est située à l’ombre des portraits de Hassan Nasrallah et Hachem Safieddine, les deux leaders du Hezbollah assassinés coup sur coup durant la guerre de 2024, et de celui de de l’ex-guide suprême iranien Ali Khamenei, tué le 28 février 2026, au premier jour de la guerre lancée par les États-Unis et l’Iran. À côté du toboggan des garçons, le portrait du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu est placardé au bout d’un champ de tir. Un jeune transperce son front d’un coup de pistolet paintball et se retourne, l’air satisfait.
« On continue à vivre »
« Notre présence ici représente un défi », explique Ahmad, qui est descendu de Tamnine el-Faouqa, dans la Békaa, pour vendre sa mouné al-Rayan. Pour chacun de ces bocaux traditionnels sucrés ou salés, il ajoute sa touche personnelle : « La confiture d’orange par exemple, j’y ajoute du gingembre », dit-il en la faisant goûter aux chalands. « Le marché me permet d’élargir ma clientèle », explique-t-il. « Mais c’est aussi un moyen de rappeler à ceux qui veulent nous rendre l’existence impossible qu’on continue à la vivre », dit-il, en référence à l’occupation et la destruction par Israël de pans entiers du territoire libanais.
Mais au fil des stands alignés dans le cadre du festival « Banlieue fière » organisé par « Le bon arbre », une association liée à Jihad el-Bina, institution chargée du développement et de la reconstruction et associée au Hezbollah, le défi se teinte de tristesse. Le voisin d’Ahmad vend du miel par pots d’un kilo. « Cela fait 45 ans que je fabrique du miel », dit l’homme originaire de Aïtaroun, village frontalier aujourd’hui dévasté et situé dans la zone occupée par Israël. « Avant, j’y avais 150 ruches, mais j’ai tout perdu. Je me suis installé à Srifa où j’ai recommencé à zéro », dit-il. Un homme le fixe et dit tout de go : « Toi, tu es de Aïtaroun. » Les deux déplacés s’avèrent être d’anciens voisins. « Nous avions la première maison du village après Bint Jbeil », dit sa femme. Du village, il ne leur reste plus que des souvenirs amers, adoucis par la saveur du miel. Dans le stand d’en face, Hicham vend du miel de Jbaa, village situé dans le caza de Nabatiyé. « On n’est pas loin de la colline de Ali Taher, mais on continue à vivre », dit le jeune homme à propos de la crête montagneuse dont Israël a revendiqué le contrôle vendredi.

Derrière eux, Zeinab voit ses paquets de mloukhiyé disparaître à toute vitesse. Sur la table, ses pots de makdous sont rehaussés des portraits de son frère et de son beau-frère, combattants du Hezbollah morts respectivement en 2024 et en 2026. Zeinab n’est pas la seule à avoir affiché des portraits de martyrs au milieu de son stand, mais elle est sans conteste l’une des pionnières de l’événement. « Le bon arbre organise de tels marchés depuis 2006 (après la guerre des 33 jours, NDLR). À l’origine, nous étions un petit nombre d’associations, et l’événement a peu à peu grandi », explique-t-elle.
La place Achoura est cernée de bâtiments aux façades détruites. La banlieue sud a été l’un des épicentres des bombardements israéliens au cours des deux dernières guerres et elle en porte encore de nombreuses cicatrices. Le 8 juin, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) affirmait dans un rapport qu’entre le 1ᵉʳ février et le 14 avril 2026, 146 bâtiments avaient été détruits et 264 partiellement endommagés, pour un coût estimé à 365 millions de dollars à Beyrouth et au Mont-Liban, en majorité dans la banlieue sud.
« Que savez-vous de la résistance ? »
Le festival « Banlieue fière » veut envoyer un message de bravade au milieu des ruines. Mais au-delà, son utilité est double pour le Hezbollah : offrir un débouché à sa base populaire en quête de second souffle économique, et continuer de promouvoir sa cause au moment où le mouvement vient de perdre la colline de Ali Taher. « Même avant la guerre, je peinais à joindre les deux bouts avec mon salaire d’enseignante qui est équivalent à 30 dollars avec la crise. Alors j’ai mis mon hobby pour le crochet à profit pour compléter mon revenu », avoue Fatmé devant ses sacs à main tricotés. Zeinab, elle, a profité des cours offerts par la municipalité de Ghobeiry pour parfaire sa technique du crochet apprise aux côtés de sa mère et se professionnaliser. Les vendeurs de mouné, eux, sont sollicités par les chalands, qui savent que les employés de Jihad el-Bina ont vérifié la qualité des produits avant de valider leur présence sur le marché artisanal.

Mais il n’y a pas qu’à boire et à manger sur les stands du festival. À l’entrée, des jeunes filles se tiennent prêtes à présenter leur stand au milieu duquel trône le message « Nos martyrs sont notre gloire » découpé en lettres jaunes. « Que savez-vous de la résistance ? » demandent-elles à des jeunes filles qui déambulent. « C’est ce qu’on fait pour défendre notre terre ? » tente l’une d’elles. Devant une cimaise où sont scotchées des images d’archives, l’une des jeunes filles se lance dans un exposé historique liant les destins de Sadeq Hamza et Qassem el-Maari, insurgés libanais du début du XXe siècle contre l’Empire ottoman, à ceux de Moussa Sadr (imam chiite disparu) et Hassan Nasrallah. « La résistance, la lutte contre l’injustice est une idée qui dépasse les personnalités qui la portent. Quand ces dernières meurent, l’idée leur survit », dit-elle. À côté, un autre photomontage rappelle les villes où le Hezbollah a résisté à l’occupation d’Israël avant son retrait du Liban-Sud en 2000. Qantara, Ali Taher, Bint Jbeil, Houla… autant de localités de nouveau occupées aujourd’hui.

