Critiques littéraires Carnets de voyage

Abdelwahab Meddeb : orienter l’écriture

Abdelwahab Meddeb : orienter l’écriture

Vers l’Orient. Carnets de voyages de Tanger à Kyoto de Abdelwahab Meddeb, Stock, 2025, 512 p.

Il a été un écrivain majeur. Son écriture, si diverse, est une recherche des liens interstitiels qui se manifestent entre les cultures, une recherche guidée en partie par une double articulation, la mystique soufie, d’une part, et, de l’autre, ce qu’il a revendiqué comme sa double généalogie, c’est-à-dire les pensées du monde arabo-islamique et celles de l’Europe des Lumières. Les liens sont ténus, occultés par des siècles de discours souvent fauteurs de haine, et il faut de la rigueur et de la précision, un « incessant travail sur soi et en soi de la question de l’autre », mais aussi puiser dans les ressources de l’imagination et de la culture, pour voir briller ces liens sublimes qui pourraient éclairer le monde. Né en Tunisie, ayant vécu en France, enseignant, poète, essayiste, romancier, chroniqueur, animateur de Cultures d’Islam, une émission célèbre sur France Culture, Abdelwahab Meddeb a œuvré pour inscrire la tradition musulmane dans la modernité, dénonçant l’intégrisme belliqueux, s’attachant à faire connaître en France les littératures des mondes arabo-musulmans, aussi bien des auteurs classiques que des modernes. Mais il a aussi, en quelque sorte, inversé le concept d’orientalisme, s’attachant à orienter le regard sur l’Occident depuis cet Orient si méconnu par les Occidentaux.

Après sa mort, survenue en 2014, ses proches retrouvent environ quatre-vingts carnets de notes et de voyages. Car il aura été un voyageur minutieux, connaissant les histoires et les comportements, attentif aux détails, ainsi qu’aux mouvements de son propre corps, aux perspectives également ouvertes par son regard, ce que son quasi-contemporain, l’écrivain haïtien Jean-Claude Charles, désignait comme « enracinerrance », une façon de laisser survenir la rencontre possible, et de résister à l’entropie qui souvent restreint le champ de la pensée contemporaine. D’abord, l’œil écoute, comme le révèlent les fac-similés de pages de ses carnets, remplis de textes en arabe et en français, et d’esquisses : « J’ai l’âge du désert, de la Méditerranée, de la naissance de l’écriture qui donne à l’esprit l’instrument qui enregistre le sentiment, l’émotion, le subtil qui fait la conscience de l’homme. » Et, par là, ce beau livre ne s’inscrit pas dans la chronologie de l’écriture, mais dans la trajectoire qui part du Maroc et de l’Espagne, et emporte le lecteur jusqu’au Japon, à travers des villes qui ont souvent imprimé dans leurs espaces les marques du temps, splendides, mais parfois aussi déchirées par la bassesse et les vilénies. Meddeb nous permet de nous confronter à nos propres limites mentales. Ainsi, arpentant le mont des Oliviers, évoquant la place particulière de Jérusalem dans les imaginaires, il révèle le caractère périlleux de toute déclaration péremptoire : « Le tout est de ne pas avoir le vertige et d’apprendre à être un funambule, capable de sauter d’un fil à un autre sans perdre l’équilibre. » C’est peut-être ce mot qui caractérise un tel écrivain, virtuose de l’équilibre. Car la véritable déprise est un exercice périlleux, une descente, un « retrait ». Il écrit, alors qu’il visite l’île de Djerba, « être en soi jusque dans les profondeurs qui vous perdent »  ; et on n’en finirait pas de gloser la deuxième personne du pluriel.

Meddeb observe avec acuité l’environnement souvent souillé par la négligence et la pollution, en particulier la Méditerranée, cette mer « malade », parce que le pacte ancien a été rompu. Imprégné des souvenirs des mondes anciens, de leur mythologie, des monothéismes survenus dans cette région du monde, mais aussi des dieux invisibles au Japon, Meddeb connaît aussi le monde par les saveurs : au milieu d’anecdotes, de souvenirs de lectures, de conversations, il raconte les repas, les plats, les vins. Meddeb n’y est pas indifférent, et c’est à chaque fois un étonnement jubilatoire que de rappeler ces repas qui deviennent sous sa plume des espaces mémoriels profonds, par lesquels le visible et l’invisible échangent leur présence. Car c’est sans doute le pressentiment de cette présence qui a été la grande émotion qui a étreint Meddeb : « Pourquoi la mystique me parle haut, alors que je ne suis pas croyant ? », et le lecteur suit, pas à pas, cet appel à la déambulation, à la fois horizontale et verticale, qui confère crédit à l’expérience mystique, et surtout sa beauté sensible. Au sortir d’une cérémonie soufie (sama‘) à laquelle il participe à Jérusalem, il nous en offre la mesure : « Que ton cœur soit la matière qui donne forme à toutes les croyances. »


Vers l’Orient. Carnets de voyages de Tanger à Kyoto de Abdelwahab Meddeb, Stock, 2025, 512 p.Il a été un écrivain majeur. Son écriture, si diverse, est une recherche des liens interstitiels qui se manifestent entre les cultures, une recherche guidée en partie par une double articulation, la mystique soufie, d’une part, et, de l’autre, ce qu’il a revendiqué comme sa double généalogie, c’est-à-dire les pensées du monde arabo-islamique et celles de l’Europe des Lumières. Les liens sont ténus, occultés par des siècles de discours souvent fauteurs de haine, et il faut de la rigueur et de la précision, un « incessant travail sur soi et en soi de la question de l’autre », mais aussi puiser dans les ressources de l’imagination et de la culture, pour voir briller ces liens sublimes qui pourraient...
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