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À Gaza, un vieux libraire dans son bunker de papier

À Gaza, un vieux libraire dans son bunker de papier

L’Homme qui lisait des livres de Rachid Benzine, Julliard, 2025, 126 p.

L’Homme qui lisait des livres se déroule en cent vingt-six pages, mais c’est tout un peuple, toute une mémoire, toute une douleur contemporaine que Rachid Benzine y fait tenir.

Le dispositif narratif est simple. Un jeune photographe français se rend en Palestine pour couvrir les bombardements dans la bande de Gaza, et lors d’une trêve, il s’aventure loin de son hôtel, dans des ruelles où la ville tente encore de vivre malgré tout. Il tombe alors sur un vieil homme assis devant sa boutique, entouré de piles de livres. Un libraire posé entre les ruines, qui attend sans attendre. La photo est tentante pour le journaliste, mais ce n’est pas le genre de document, discret et humain, qu’attendent de lui les médias pour lesquels il travaille. Ce libraire, c’est Nabil al-Jabir, un homme qui, sous les bombes, se sent en sécurité parmi les livres. Quand le journaliste s’apprête à le photographier, l’homme l’interpelle et lui demande d’écouter son récit : l’image ne vaudrait rien sans histoire, et voler un regard ne sert à rien sans la vie qu’il contient.

Le photographe, qui devient aussitôt l’écoutant et l’observateur extérieur, est happé par le récit intérieur. Il va se laisser imprégner par le parcours du vieil homme et le photographier ensuite seulement, plutôt que l’inverse. Le roman de Rachid Benzine est construit comme une transmission : l’homme qui relit inlassablement ses livres devant sa bouquinerie, raconte son histoire au jeune photographe, et cette histoire individuelle de la souffrance palestinienne devient le prisme d’une histoire collective et, au-delà, d’une histoire universelle contenue dans les pages.

La littérature, ici, est littéralement un acte de survie. À défaut de sauver les corps, les mots semblent pouvoir sauver l’essentiel quand tout s’effondre. C’est cette foi tenace dans le pouvoir des mots, jusqu’au bout, jusqu’à l’absurde même, qui donne au roman sa dimension la plus poignante.

La plume est très sobre, avec peu de relief. L’auteur refuse-t-il d’esthétiser l’horreur ? Il laisse le réel parler sans chercher à faire du style, et cette économie de moyens se révèle redoutablement efficace. Le roman s’inscrit avec cohérence dans la trajectoire de Rachid Benzine. Né en 1971 à Kénitra, au Maroc, il est d’abord politologue et chercheur en théories religieuses, avant de se tourner vers la fiction avec son premier roman, Ainsi parlait ma mère, paru en 2020. Il y explore autrement les questions de religion et d’exil. Son arrivée en France, à l’âge de sept ans, va irriguer sa sensibilité au déracinement. Il est professeur et auteur, et il prône le dialogue entre islam et christianisme, entre islam et judaïsme, notamment dans son essai coécrit avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Il enseigne par ailleurs et demeure chercheur associé au Fonds Paul Ricœur. Après le succès de son précédent roman, Les Silences des pères, qui avait reçu le Grand Prix du Roman Métis, Benzine confirme, avec L’Homme qui lisait des livres, une œuvre de plus en plus tournée vers les zones de fracture du monde contemporain, toujours portée par cette conviction qu’on ne lutte contre la déshumanisation que par le récit. Le succès critique et public a été au rendez-vous : le roman figure parmi les finalistes du Prix des Libraires 2026, confirmation que cette fable sobre a su toucher par sa clarté. Au fond, ce que Benzine réussit ici, c’est peut-être le pari le plus difficile pour un texte sur Gaza aujourd’hui : ni pamphlet, ni reportage, ni procès, mais une fable, au sens le plus noble du terme, où le libraire est un archétype et la littérature le dernier rempart contre l’effacement.


L’Homme qui lisait des livres de Rachid Benzine, Julliard, 2025, 126 p.L’Homme qui lisait des livres se déroule en cent vingt-six pages, mais c’est tout un peuple, toute une mémoire, toute une douleur contemporaine que Rachid Benzine y fait tenir.Le dispositif narratif est simple. Un jeune photographe français se rend en Palestine pour couvrir les bombardements dans la bande de Gaza, et lors d’une trêve, il s’aventure loin de son hôtel, dans des ruelles où la ville tente encore de vivre malgré tout. Il tombe alors sur un vieil homme assis devant sa boutique, entouré de piles de livres. Un libraire posé entre les ruines, qui attend sans attendre. La photo est tentante pour le journaliste, mais ce n’est pas le genre de document, discret et humain, qu’attendent de lui les médias pour lesquels il travaille. Ce...
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