© Maximilian Heinrich
Le Talisman perdu d’Anoush de Pierre Jarawan, Héloïse d’Ormesson, 2026, 464 p.
Lilit et Lina sont jumelles. Toutes deux vivent depuis leur enfance à Montréal. Comme leurs parents ont disparu de manière précoce, c’est Marun el-Shami, leur grand-père, qui s’est occupé de leur éducation. Sensible et fantasque, abonné aux inventions explosives plus ou moins réussies (il a toujours rêvé et s’est évertué toute sa vie à envoyer une petite fusée sur la Lune), l’homme a donné aux deux jeunes filles devenues grandes le goût de la recherche et de la culture. Ainsi, parvenues à la petite trentaine, Lilit est devenue documentariste tandis que sa sœur Lina est une chercheuse, spécialiste du chant des baleines.
Arrive le temps où les deux jeunes filles grandissent et viennent à poser des questions sur leur ascendance. Qui était exactement Anoush, leur grand-mère dont Marun, le grand-père, semblait si amoureux ? Pourquoi paraît-elle à la fois joyeuse et triste sur les quelques clichés qu’elles ont d’elle ? Pourquoi ce gentil grand-père ne peut s’empêcher de toujours déguster son pudding à la semoule ? Lilit la documentariste, munie de quelques indices – une photo de sa grand-mère, un motif sur un vieux tapis, les souvenirs vrais ou fantasmés de son grand-père – décide de partir à la recherche de ce passé familial et de son pourquoi occulté. À la manière d’un enquêteur qui veut recomposer le passé, elle veut « agencer des choses disparates ». « C’est à la compositrice qu’il appartient de décider ce qui est important et ce qui peut être laissé de côté, cependant que la vie tourbillonne de l’avant. »
Alors que son grand-père se dérobe à leurs questions, préférant livrer de la vie, à ses petites-filles, une vision mirifique et rocambolesque plutôt que tragique, les jumelles commencent à ouvrir leur album de famille. N’avaient-elles pas eu ce pressentiment, encore écolières, quand elles avaient dû présenter à la classe leur arbre généalogique que quelques branches manquaient ? Quelle autre réponse donner à un passé silencieux que venir le provoquer pour le faire parler ? Tout indice devient désormais la pièce d’un puzzle qui fera voyager les deux sœurs au-delà des frontières, plongeant tout aussi bien dans l’atrocité du massacre de 1915 mené par les Turcs contre les Arméniens que dans la guerre civile qui déchira le Liban en 1975.
Sans le savoir, les deux sœurs étaient porteuses de cette histoire. Leur histoire. « Nous étions montées au grenier dans l’espoir de découvrir, sous la poussière et les toiles d’araignée, un objet personnel. Un foulard, une boîte à bijoux, une robe tombant jusqu’aux mollets dans laquelle Anoush – sait-on jamais ? – aurait virevolté lors d’un thé dansant. » Plus elles s’en approchent et mieux elles veulent savoir.
Après les beaux succès de Tant qu’il y aura des cèdres et Un chant pour les disparus, qui avaient déjà pour toile de fond les thèmes de la mémoire et du Liban, Pierre Jarawan, écrivain germaniste d’origine libanaise, trousse avec habileté dans Le Talisman perdu d’Anoush une histoire familiale qui démontre que tout passé finit par ressurgir et que toute identité est le fruit d’une multiplicité. On est pris par la quête de Lilit et Lina découvrant comment leur grand-mère a survécu au génocide arménien, comment sa vie s’est construite dans un orphelinat au Liban, comment l’attrait du Canada semblait une promesse de liberté, comment, enfin, un jour, il faut revenir pour retrouver les traces du passé, en l’espèce pour Anoush la mémoire enfouie des siens. Lilit et Lina n’en reviennent pas. Des fantômes peuvent réapparaître ? De telles histoires sont-elles possibles ? Certains destins peuvent-ils se rejouer ? Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des événements dont notre mémoire serait, même à notre insu, la dépositaire. Quoi que nous fassions, nous sommes liés à nos ancêtres. Ce lien-là est le plus irréductible qui soit.
Sondant les strates à la manière d’un archéologue, tournant ses motifs comme un tisserand, c’est en conteur émérite que Pierre Jarawan déploie cette magnifique histoire bâtie autour d’un secret hanté par sa propre légende. Entre enquête familiale et récit initiatique, Jarawan signe un très beau roman d’ouverture sur le monde. « Nous voyons le passé se couler dans le présent comme un brouillard : de souvenirs de sœurs, de parents, de points aveugles que nous tentons d’élucider, ou d’effacer avec des mégots de cigarette incandescents. Nous disons ‘‘À tout à l’heure’’. Nous le répétons. Nous nous souvenons. » Telle est exactement l’expérience à laquelle Lilit et Lina se confrontent : « Puis nous nous retournons pour continuer à vivre. Car l’important n’est pas tant ce que nous avons perdu que ce qui nous attend. » Le passé est la source. Il est aussi le gisement de l’avenir.