Critiques littéraires

Jacques Berque, l’autre orientaliste

Jacques Berque, l’autre orientaliste

D.R.

Avec Jacques Berque, le dernier des orientalistes – Entretiens de Charbel Dagher, Al-Markaz al-Thaqāfi lil kītāb, Casablanca, 2026, 182 p.

Le livre Avec Jacques Berque, le dernier des orientalistes de Charbel Dagher constitue bien davantage qu’un recueil d’entretiens avec cet éminent humaniste, ethnologue et sociologue français, nourri de philosophie, titulaire de la chaire d’histoire sociale de l’islam contemporain au Collège de France de 1956 à 1981, membre de l’Académie de langue arabe du Caire à partir de 1989 et auteur de nombreuses traductions, dont celle du Coran. Il offre un document intellectuel sur l’histoire des relations entre la France et le monde arabe au XXe siècle, sur les transformations de l’orientalisme, et sur la figure singulière de Berque lui-même. À travers l’introduction et la série d’entretiens menés dans les années 80 lors de son long séjour à Paris, Dagher reconstitue la trajectoire complexe de cet homme qui n’a cessé d’habiter « entre deux rives », selon l’expression même de Berque, décédé en 1995.

L’ouvrage s’ouvre sur un récit personnel de Dagher : son arrivée à Paris en 1976, au tout début de la guerre civile libanaise, avec dans sa valise un livre de Berque. Cette scène inaugurale donne le ton de l’ouvrage : Berque y apparaît comme une présence intellectuelle ayant accompagné toute une génération de l’élite pensante arabe. L’auteur raconte ensuite ses premières rencontres avec l’orientaliste, lors des colloques et des conversations informelles en marge de son travail dans la presse culturelle, puis les entretiens approfondis réalisés dans son village, à Saint-Julien-en-Born, au sud-ouest de la France.

L’un des grands mérites de ces entretiens est de restituer la formation intellectuelle et humaine de Berque à partir de son immersion dans le Maghreb colonial. Né en 1910 à Frenda, en Algérie, fils d’un administrateur colonial français, Berque grandit dans un environnement où coexistent arabe, berbère, espagnol et français. Cette proximité précoce avec les sociétés nord-africaines explique en partie ce qui distinguera plus tard ce Landais des orientalistes classiques : il n’étudie pas le monde arabe dans la position du « savant étranger », voire comme un objet lointain, mais comme un univers vécu, traversé de relations affectives et historiques. Les questions de Dagher insistent sur cette différence avec de nombreux orientalistes européens, car Berque développe une forme d’immersion dans les sociétés qu’il étudie.

Le livre montre également comment l’orientaliste s’éloigne progressivement de l’administration coloniale française, critiquant le système du protectorat au Maroc, s’opposant à la politique française après l’exil du sultan Mohammed V en 1953. Cette rupture marque un tournant décisif : Berque quitte l’administration coloniale pour devenir une figure intellectuelle critique du colonialisme, attentive aux aspirations nationales arabes.

L’itinéraire académique de Jacques Berque occupe une place centrale dans l’ouvrage. Après son élection au Collège de France, il acquiert une stature internationale. Cette consécration universitaire n’enferme pas pour autant le personnage dans le monde académique : l’arabisant devient une figure publique, engagée dans les débats de son temps. Il soutient les luttes anticoloniales, défend la cause palestinienne et participe activement aux débats intellectuels français sur le monde arabe. Dagher rappelle le clivage qui oppose, dans les milieux intellectuels parisiens, les partisans d’Israël autour de Sartre et ceux qui soutiennent les Palestiniens, parmi lesquels Berque et Maxime Rodinson.

L’un des aspects les plus intéressants du livre concerne l’évolution intellectuelle de l’orientaliste. Analysant les entretiens, l’auteur montre comment celui-ci passe d’une sociologie locale et empirique à une réflexion plus large sur les sociétés arabes, l’islam, la modernité et les transformations historiques et culturelles du monde.

Les entretiens accordent une attention particulière à la relation de Berque aux lettres arabes modernes et à l’islamologie. Bien qu’il ne fût ni spécialiste de littérature ni de l’islam, il s’en rapproche à partir de 1960, préfaçant des ouvrages, traduisant des poèmes et entretenant des relations étroites avec de nombreux intellectuels. Dagher souligne l’influence conceptuelle de Berque sur certaines notions devenues centrales dans la pensée arabe contemporaine, comme celles d’authenticité et de modernité. Il nous montre que l’intérêt de Berque pour le Coran et les grandes œuvres du patrimoine musulman commence dans les années de retraite. Sa traduction du Coran, publiée en 1990, apparaît alors comme une tentative de revenir à la source même des sociétés qu’il avait étudiées.

Dans ces entretiens, Berque se montre plus personnel, parfois désabusé, souvent lucide sur les impasses du monde arabe contemporain. Les années 80, marquées par la révolution iranienne et la montée des islamismes, provoquent chez lui une profonde inquiétude. Il reproche aux intellectuels arabes progressistes d’avoir échoué à construire une véritable modernité politique et culturelle. Certaines de ses analyses apparaissent aujourd’hui datées ou discutables. Mais ces prises de position témoignent aussi d’une implication personnelle dans les débats de son temps.

Le livre n’hésite pas à aborder l’orientalisme. Dagher pose explicitement deux questions : Berque fut-il réellement un orientaliste ? Et peut-on le considérer comme « le dernier des orientalistes » ? Les réponses qu’il propose sont nuancées : Berque appartient incontestablement à la tradition orientaliste française par sa formation, ses institutions et certains objets de recherche. Mais il s’en distingue par son intérêt pour le monde arabe contemporain et par son refus de considérer les sociétés arabes comme des civilisations figées dans le passé. Ces questions conduisent l’auteur à une mise au point concernant les travaux d’Edward Saïd et son ouvrage L’Orientalisme. Il rappelle que Berque jugea injustes les analyses de Saïd vis-à-vis de la diversité des traditions orientalistes européennes. Dagher ne tranche pas ce débat, mais montre bien sa complexité.

Le livre réussit finalement à faire revivre une figure intellectuelle sans céder à l’hagiographie. Grâce à une connaissance personnelle de Berque et à une réflexion critique constamment présente, il éclaire un parcours individuel et une histoire intellectuelle des relations entre l’Europe et le monde arabe au XXe siècle.

Avec Jacques Berque, le dernier des orientalistes – Entretiens de Charbel Dagher, Al-Markaz al-Thaqāfi lil kītāb, Casablanca, 2026, 182 p.Le livre Avec Jacques Berque, le dernier des orientalistes de Charbel Dagher constitue bien davantage qu’un recueil d’entretiens avec cet éminent humaniste, ethnologue et sociologue français, nourri de philosophie, titulaire de la chaire d’histoire sociale de l’islam contemporain au Collège de France de 1956 à 1981, membre de l’Académie de langue arabe du Caire à partir de 1989 et auteur de nombreuses traductions, dont celle du Coran. Il offre un document intellectuel sur l’histoire des relations entre la France et le monde arabe au XXe siècle, sur les transformations de l’orientalisme, et sur la figure singulière de Berque lui-même. À travers...
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