Ambiances. A Sensitivity to Ordinary Situations de Jean-Paul Thibaud, Nicolas Tixier et David Zerbib, Publications Routledge, 2025, 354 p.
Ambiances. A Sensitivity to Ordinary Situations de Jean-Paul Thibaud, Nicolas Tixier et David Zerbib met en lumière une démarche critique qui renouvelle la pensée architecturale. L’entretien avec Thibaud, sociologue et directeur de recherche au CNRS au Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain, en retrace les fondements. Fondé en 1979, le CRESSON s’est situé hors des discours dominants sur le sonore : ni réduction du son au bruit et à la nuisance, ni esthétisation musicale. Il s’agissait plutôt d’ouvrir une « troisième voie », attentive à l’expérience sonore ordinaire, à ce qui accompagne silencieusement, ou presque, la vie quotidienne. Cette posture s’est étendue à l’ensemble des modalités sensorielles, donnant naissance à une véritable pensée de l’ambiance.
La recherche sur les ambiances décentre le regard : elle ne s’intéresse plus seulement aux objets architecturaux remarquables, mais aux situations vécues, aux usages, aux rythmes et aux affects qui traversent les espaces ordinaires. Ce déplacement implique une distinction entre percevoir (rapport intentionnel sujet-objet) et sentir (immersion affective dans un milieu). Inspirée par la psychopathologie existentielle et par des penseurs comme Straus, Merleau-Ponty ou Levinas, cette approche esquisse une « ontologie de l’élément » : l’air, la lumière, le son, la température composent un tissu sensible préalable à toute objectivation. L’architecture, dès lors, est ce qui se ressent, souvent à travers des micro-phénomènes à peine perceptibles.
Si le CRESSON s’est longtemps concentré sur le sonore, c’est pour interroger autrement l’espace. De cette enquête est née une « grammaire des effets » (réverbération, coupure, filtrage, estompage) qui décrit les phénomènes élémentaires structurant l’expérience sonore quotidienne. L’un des apports majeurs du laboratoire tient à la transférabilité de cette démarche. Les effets sonores ont ouvert la voie à des grammaires lumineuses, olfactives ou cinétiques. L’ambiance devient alors un instrument d’aide à la conception, qui enrichit le projet architectural sans le réduire à l’esthétique.
Contrairement à l’atmosphère, souvent abordée dans un registre philosophique, l’ambiance – notion « nomade » circulant entre architecture, géographie, anthropologie et phénoménologie – s’est dotée d’outils empiriques. Elle se distingue par une dimension sociale (on partage une ambiance, on met de l’ambiance), un ancrage méthodologique et une capacité de cadrage. Elle configure l’atmosphère en fonction de conditions matérielles, sociales et climatiques. Elle en est l’unité génératrice et transformatrice.
Depuis les années 90, la réflexion sur l’ambiance s’est déplacée vers les enjeux écologiques. Face à la crise écologique, il faut intensifier notre capacité à sentir les transformations du monde. Cette perspective conduit à identifier de véritables conflits de sensibilité. D’un côté, l’économie de l’attention et la spectacularisation marchande anesthésient les sens ; de l’autre, une approche écologique de l’ambiance cherche à affiner la perception des micro-phénomènes, à développer des affects « joyeux », au sens spinoziste, qui augmentent la puissance d’agir.
La réflexion remet enfin en cause l’anthropocentrisme. Penser l’ambiance implique de reconnaître d’autres formes de sensibilité : animales, végétales, plus-qu’humaines. Émerge alors l’hypothèse d’un « sentir généralisé », où l’architecture participerait à une écologie élargie des relations. Dans cette constellation intellectuelle, la littérature et le cinéma occupent une place singulière : Virginia Woolf, Fernando Pessoa, Marcel Proust, Béla Tarr ou Theo Angelopoulos donnent à éprouver cette lente modulation des ambiances qui échappe aux catégories strictement disciplinaires.
L’ambiance invite ainsi l’architecture à se penser moins comme production d’objets que comme art de l’accordage : accordage des corps et des milieux, des usages et des climats, des humains et du vivant. Une leçon discrète, mais profondément politique, pour réapprendre à habiter un monde fragile.