De la fumée après une frappe israélienne sur Laylaki, dans la banlieue sud de Beyrouth, et un portrait de Ali Srour. Photo Ibrahim Amro+Montage Celine Bejjani
Enfant unique, les parents de Ali Srour ont attendu 18 ans pour le voir naître. « Ils avaient essayé d’avoir un enfant pendant des années, raconte son cousin Ahmad Nasrallah, qui vit en Allemagne. Alors, quand Ali est arrivé, ils étaient fous de joie. Ils le choyaient. »
Début mars, alors que la guerre entre le Hezbollah et Israël reprend de plus belle, la famille fuit sa ville natale de Bazouriyé, dans le caza de Tyr au Liban-Sud, pour se réfugier à Beyrouth. Installée dans un appartement du quartier de Manara, dans la rue de Bahreïn, elle espère échapper à la mort en trouvant refuge dans la capitale. Il n’en fut rien.
Le 8 avril, désormais surnommé le « mercredi noir », un missile israélien touche l’immeuble Pleyades où ils se trouvaient. La famille était dispersée dans l’appartement. Profitant du calme de l’après-midi, Ali était seul dans le salon. Sa mère aidait sa propre mère à aller aux toilettes. Son père entamait une sieste. Une journée somme toute presque ordinaire. « Puis, sans semonce, le bombardement a eu lieu », raconte Ahmad. L’explosion a ravagé l’immeuble.
« Le bâtiment était plein de familles avec des enfants en bas âge. Tout le monde se connaissait », raconte Joumana Beydoun, survivante de l’attaque, qui habite au premier étage. « Il n’y avait personne dans cet immeuble qui pouvait constituer une cible. C’est un immeuble résidentiel plein de familles et d’enfants », renchérit Hicham, le propriétaire de la bâtisse.
« Ma mère était en larmes »
Quand Ahmad apprend que 100 frappes israéliennes sont effectuées en moins de 10 minutes sur l’ensemble du territoire libanais, tuant plus de 350 personnes, il appelle immédiatement sa famille. « Ma mère était en larmes, se souvient-il. Elle m’a annoncé que l’immeuble de Manara, où vivaient ma tante et ma grand-mère, avait été touché. »
Ali se trouvait au cinquième étage, l’avant-dernier de cette bâtisse de 21 appartements, avec ses parents, ses grands-mères maternelle et paternelle et sa tante. La frappe aurait visé le 3e et le 5e étage, selon Joumana. Elle a tué la mère de Ali, sa grand-mère maternelle, sa tante ainsi que l’employée de maison de la famille, une ressortissante bangladaise, selon le propriétaire de l’immeuble qui connaissait personnellement les Srour. Le père de Ali a perdu un bras. Sa grand-mère paternelle a perdu une jambe. Mais on ne trouvait aucune trace de Ali.
Dans les heures et les jours qui ont suivi, sa famille a cherché partout. Hôpitaux, urgences, tous les endroits où des survivants auraient pu être emmenés. « Nous n’avons pas quitté un seul hôpital sans vérifier », raconte son cousin. Les équipes de secours ont fouillé les décombres, mais n’ont trouvé aucune trace de lui dans un premier temps. « Nous avions espoir. Même si ce n’était qu’une chance sur cent, nous pensions qu’il était peut-être alité quelque part dans un hôpital », se souvient Ahmad.
La famille a tout fait pour connaître son sort, contactant les autorités, la Défense civile, rencontrant même des responsables afin d’intensifier les recherches. Ce fol espoir a duré huit jours. Le 16 avril, les équipes de secours ont retrouvé le corps de Ali près de la loge du concierge, sous les décombres.
Real Madrid, jeux vidéo...
« Il préparait son baccalauréat. Étudiant en sciences de la vie, il avait déjà été admis en génie des télécommunications à l’Université libano-américaine. Il était passionné par la technologie et l’intelligence artificielle, explique son cousin. Nous avions évoqué la possibilité qu’il termine ses études puis parte peut-être à l’étranger. Il était d’accord. Je l’avais convaincu qu’il aurait plus d’opportunités s’il quittait le pays. »
À Bazouriyé, avant la guerre, la vie de Ali suivait une routine bien établie. Il allait tous les jours à la salle de sport, où il s’entraînait et jouait au football. Supporter du Real Madrid, il passait des heures à jouer aux jeux vidéo et aidait souvent son père et ses oncles à la boucherie familiale située au rez-de-chaussée de leur maison.
Il adorait la bonne chère, surtout la viande grillée, et un sandwich surnommé « Francisco ». Quelques jours après sa mort, la maison familiale à Bazouriyé, ainsi que la boucherie, ont également été touchées par les bombardements. Ali Srour avait fui une guerre pour finalement trouver la mort dans un lieu qu’il croyait plus sûr.



Je suis très reconnaissant à L'Orient pour « Vie Fauches ». Chacun de ces récits me fait prendre conscience de la cruauté de la guerre. C'est aussi une manière honorable de rendre un dernier hommage à ces victimes. Merci beaucoup!
09 h 09, le 28 avril 2026