Les Orphelins. Une histoire de Billy the Kid d’Éric Vuillard, Actes Sud, 2026, 176 p.
Ce que l’on sait de Billy the Kid, garçon vacher dans l’Amérique de la fin du XIXe siècle, reste assez superficiel. Tout dans sa vie relève de l’hypothétique, sa naissance, l’origine et l’identité de ses parents, son nom, la manière dont il a vécu, les lieux qu’il a traversés. Son histoire s’écrit au conditionnel, avec des dates incertaines, des sources douteuses et des passages confus.
Ce flou ouvre pourtant une brèche dans laquelle l’histoire s’engouffre. C’est entre les manques que le récit se crée un chemin puis se précipite, dans le sens quasi chimique de la formation du précipité. La confrontation entre les absences dans l’histoire personnelle de Billy et l’épopée de la frontière telle que glorifiée par les Western, laisse émerger une alternative au roman national américain. Car « le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques… (et) nous sert inlassablement la fausse monnaie de nos rêves ».
Billy, né dans une famille pauvre, probablement originaire de la Côte Est, orphelin très tôt, se retrouve dans les marges du territoire, au Nouveau Mexique, là où se joue la dernière partie de la colonisation de l’espace américain. Il traîne avec des jeunes comme lui, garçons vachers, libres, vagabonds, rétifs à tout ordre policé, vivant de larcins et d’infractions. Ils se déplacent à cheval ou à pied, travaillent quelquefois mais le plus souvent errent sur les routes, courent dans les champs, chantent et s’enivrent, entre la poussière et la lumière, prenant le temps de vivre, « mâchant les mèches de cheveux que le vent ramenait dans leurs bouches, des chalumeaux de salive séchant sur leurs joues écarlates ».
Combattus par le système, ces petits délinquants, sans en avoir conscience, font pourtant le jeu des colons qui leur ont, en quelque sorte, sous-traité la colonisation. Billy et sa bande sont ainsi, à leur insu, les agents de l’armée. Les bêtes dont ils s’emparent et qu’ils revendent à faible coût aux autorités permettent à l’État de bénéficier de viande à très bas prix.
Ces hommes « vagabonds, voleurs, délinquants » sont le miroir déformé du système américain colonialiste et capitaliste. « La grande propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaires avaient besoin d’eux, l’armée avait besoin d’eux, le Congrès avait besoin d’eux. »
Il y a, dans l’histoire de Billy the Kid, orphelin vagabond, un écho de Jean Genet et de son Journal du voleur. L’écriture d’Éric Vuillard laisse entrevoir une douceur fascinée envers ces insolents qui disent non au système. Dans ce récit traversé par la poésie des errants, Billy et ses amis peuvent être perçus comme les marrons de l’ère des pionniers, héritiers de la grande épopée des esclaves fugitifs, des Indiens nomades, des soldats déserteurs et de tous les rebelles à la discipline des corps, au contrôle des déplacements et à la surveillance des esprits.
De livre en livre, Éric Vuillard nous propose d’autres pistes pour appréhender l’histoire officielle. De la Révolution française à la montée du nazisme en passant par la colonisation du Congo, c’est souvent à travers les chemins des anonymes que ses récits révèlent ce que le langage officiel tait ou trahit, l’imbrication des monopoles économiques et politiques aux mains des instances de pouvoir et la beauté des résistances sociales.