Pigiste au Monde de Tahar Ben Jelloun, Gallimard, 2026, 121 p.
Le Monde est une institution au rayonnement considérable. Pour un Marocain de 26 ans fraîchement installé à Paris, écrivain débutant obligé de travailler comme peintre en bâtiment et de donner des cours d’arabe pour gagner sa vie, écrire pour ce journal représentait la concrétisation d’un rêve, une véritable consécration. Ainsi, Tahar Ben Jelloun a été pigiste au Monde de 1973 à 2011. Il a écrit pour Le Monde des livres, Le Monde aujourd’hui, Le Monde diplomatique ainsi que pour les pages du service « Étranger ». « Ceci n’est pas un livre sur le journal Le Monde, prévient-il d’emblée, mais le récit de mon expérience dans ce journal, avec des moments de ferveur et d’autres de contrariétés. »
Tout commence par une rencontre avec Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, l’auteur du fameux Une Croix sur le Liban, alors correspondant du Monde à Alger – avec qui il finira par se brouiller à cause de divergences de vues sur la guerre civile libanaise. Les deux hommes se rencontrent au quatrième étage du siège du quotidien, situé rue des Italiens, où se trouvent Jacqueline Piatier, fondatrice du Monde des livres, son adjoint, le poète François Bott (à qui le livre est dédié), ainsi que Pierre Viansson-Ponté, le rédacteur en chef adjoint. Ce dernier accepte la proposition du jeune Tahar de rédiger un article sur la solitude des travailleurs nord-africains en France. « Écrire pour Le Monde était inouï, une chance exceptionnelle, rare, reconnaît l’auteur. J’étais sur un nuage. »
Dès lors, entre les deux hommes se nouera une amitié sincère, qui durera jusqu’à la mort de Viansson-Ponté en mai 1979, qui inspirera à l’auteur un hommage très émouvant.
À la suite de la publication de ce premier article, François Bott propose au nouveau pigiste d’écrire sur la littérature du Maghreb et du monde arabe. « J’étais fier. Pour la première fois dans l’histoire de ce journal-monument, la signature d’un collaborateur arabe et musulman trouvait une petite place. »
À cette époque, un article publié dans le supplément « Livres » faisait vendre autant d’exemplaires qu’un passage dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot !
S’ensuit une longue collaboration au cours de laquelle Tahar Ben Jelloun croise plusieurs figures du journal : Hubert Beuve-Méry (qu’il accompagnera à Rome), Jacques Fauvet, André Laude, Bertrand Poirot-Delpech, Pierre Lepape, Raphaël Sorin, Éric Rouleau, Josyane Savigneau ou Claude Julien, et signe de nombreux entretiens, articles et enquêtes, dont un reportage critique en trois volets sur le pèlerinage de La Mecque, qui suscite « la consternation » au Maroc et dans plusieurs pays musulmans, ainsi que des papiers sur l’Irak et le Koweït, à la demande du service « Étranger ».
Défenseur de Jean Genet, isolé à cause d’une « polémique horrible », et des poètes berbères, au risque de contrarier les autorités algériennes, témoin de subterfuges littéraires ou de scandales (comme l’affaire Cioran), Tahar Ben Jelloun ne se laisse pas démonter. Mais à l’égard de la monarchie marocaine, il se montre prudent, acceptant même de retirer un article sur Mohammed VI pour ne pas froisser Sa Majesté…
Lorsqu’il obtient le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée, la rédaction du Monde célèbre l’événement. Le lauréat publie aussitôt, dans les colonnes du quotidien, un texte savoureux intitulé « La plaquette de chocolat ».
Mais, progressivement, les choses changent au Monde. C’est la fin d’une époque. Avec le départ de François Bott en 1991, l’auteur cesse d’écrire pour Le Monde des livres ; avec l’arrivée de Jean-Marie Colombani, la rupture est consommée. Après l’affaire Baudis et la « non-affaire » qui touche l’auteur lui-même, les ponts sont définitivement coupés…
Le bilan de cette aventure reste mitigé. Tahar Ben Jelloun reconnaît que son statut de pigiste était fragile et le rendait parfois « invisible », que le monde arabe n’a pas toujours été tendre avec lui, certains intellectuels le qualifiant d’« Arabe de service », et que le journal d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’il y a un demi-siècle, mais il n’éprouve aucun regret. Devenu collaborateur de La Stampa, puis de La Repubblica, et membre de l’Académie Goncourt, il affirme avoir connu au Monde de grands moments de joie et de fierté, et se félicite d’avoir su « tenir bon » contre vents et marées…
Un témoignage passionnant qui nous fait pénétrer dans les coulisses du journalisme et nous révèle les états d’âme de l’auteur, idéaliste passionné et ambitieux, confronté aux vicissitudes d’une presse écrite parfois ingrate, aujourd’hui submergée par le tsunami numérique…