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Culture - Exposition

Un ami nommé Arturo, ou comment Zahraa Hammoud raconte le Liban autrement

À Zico House, la jeune artiste libanaise transforme une figure hybride en récit partagé, traversé par la fatigue, l’attachement au pays et l’obstination à imaginer une issue.

Arturo, figure hybride imaginée par Zahraa Hammoud, compagnon fragile et résistant au cœur de l’exposition à Zico House. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour

On entre à Zico House comme on entre dans un corps vivant. Les arches attirent, les murs se dénudent, l’escalier impose son rythme, heurté, irrégulier. Rien ici n’est lisse. Et c’est précisément ce qui fait tenir le lieu. Depuis plus de trente ans, Zico House accomplit ce que la ville échoue souvent à faire : offrir un point d’appui, un commencement. En arrivant au deuxième étage, le corps a déjà compris. Il est prêt.

La porte s’ouvre. Arturo est là.

Sur les tables, ses multiples visages racontent une lente métamorphose. Sur les murs, son histoire se déroule comme un récit intime devenu collectif. Arturo parle de joie, d’amour, de perte, de fatigue, autant d’états que le Liban connaît trop bien. Arturo raconte le pays.

Naissance d’un compagnon

Arturo est partout. Mi-lapin, mi-souris, il se décline en tailles, matières et humeurs. Les premiers sont en bois, brûlés et sculptés à la main, compacts, presque résistants par nécessité. Les suivants sont en carton, plus grands, plus légers, plus vulnérables. L’ensemble compose une ligne du temps, celle du personnage, mais aussi celle de sa créatrice, Zahraa Hammoud.

Formée aux beaux-arts à l’Université libanaise, Zahraa Hammoud a développé sa pratique au fil des effondrements successifs du pays. Elle apprend la pyrogravure seule, par essais et erreurs, hors des cadres institutionnels. Arturo l’accompagne partout : candidatures, concours, tentatives d’expositions à l’étranger. Un projet qui ne s’est pas construit malgré l’incertitude, mais en elle.

« J’ai commencé par dessiner. Puis à brûler le bois. La pyrogravure. Je me sentais vivante, même si je ne l’étais pas », dit-elle doucement. Arturo naît de là. « Il est parti de rien. Puis il est devenu mon ami. »

Les affiches murales déroulent sa vie par chapitres. Arturo commence comme couturier – « designer de mode », insiste Zahraa Hammoud – pour tenter une existence simple. Puis tout s’effondre. Le Liban. L’argent. Les repères. Il manifeste. Il cultive sa nourriture. Il vend des fleurs dans la rue. Il devient mécanicien, réparant ce qui peut encore l’être. « Il savait que personne n’écoutait les manifestations. Alors il a essayé autrement. »

Arturo achète une télévision. Sur A News TV, chaîne fictive imaginée par l’artiste, il rencontre Panadol, son amante, nommée d’après la marque d’antalgique. Une blague douce-amère. « C’était un amour innocent », sourit Zahraa Hammoud. Panadol part. Elle émigre avec un homme d’affaires.

Arturo reste. « Il ne pouvait pas partir. »

Mi-lapin, mi-souris, Arturo se décline en tailles, matières et humeurs différentes dans l’exposition de Zahraa Hammoud à Zico House. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
Mi-lapin, mi-souris, Arturo se décline en tailles, matières et humeurs différentes dans l’exposition de Zahraa Hammoud à Zico House. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour

Changer de matière pour continuer

L’exposition suit ses états intérieurs. Après l’amour, la chute. La dépression. La thérapie échoue. L’art sauve – puis fatigue – puis revient. « Il écoute tout ce que je dis, confie Zahraa Hammoud. Arturo m’a aidée à grandir. Il était plus fort que moi. »

Le changement de matière accompagne ce basculement. Pour la première fois, l’artiste travaille le carton. Le bois était devenu trop lourd, physiquement, émotionnellement. Le carton ouvre l’espace du rêve. Arturo pense sans cesse, même aux toilettes. Il lit, découvre que chacun peut devenir philosophe. « Penser, c’est une forme de résistance. »

Arturo n’a pas de genre fixe. « Il est comme une poupée. Ni homme ni femme. » Elle parle pourtant de lui au masculin. « Peut-être qu’il a plus de liberté que moi. C’est plus facile pour lui de parler. »

La scène finale oscille entre absurdité et familiarité : Arturo quitte le Liban dans une calèche façon Bridgerton (la série Netflix qui se déroule durant la période de la Régence britannique, au début du XIXe siècle, NDLR) suspendu entre fantasme et épuisement. Il n’y a pas de destination. « Il reste ici, mais il part aussi. »

Quand Arturo fait du tourisme interne, ici dans les ruines de Baalbeck. Avec l’aimable autorisation de Zahraa Hammoud
Quand Arturo fait du tourisme interne, ici dans les ruines de Baalbeck. Avec l’aimable autorisation de Zahraa Hammoud


Dans le fond de la salle, Moustapha Yamout, fondateur de Zico House, observe : « Ce n’est plus seulement psychologique. C’est devenu de l’art. » Ce qui a commencé comme un geste intime s’est ouvert. « C’est personnel, mais c’est aussi profondément collectif. »

Zahraa Hammoud plaisante : Arturo est devenu son thérapeute. Puis elle corrige : « Les thérapeutes pensent à l’argent. Arturo, lui, s’en soucie. »

À Zico House, Arturo ne lui appartient plus exclusivement. Les visiteurs s’arrêtent, lui parlent, se reconnaissent. « Arturo est disponible pour ceux qui en ont besoin, dit l’artiste. Ils savent qu’il est passé par là. Comme nous. »

Arturo est le portrait condensé d’une génération : obstinée, fatiguée, encore romantique. Zahraa Hammoud regarde les visiteurs qui ne photographient pas, mais s’attardent, parlent, se reflètent. « Arturo, c’est moi, dit-elle. Mais c’est aussi nous tous, en train d’essayer de survivre, de résister et de continuer à rêver. »

Exposition du 29 janvier au 6 février à Zico House, rue Spears, Beyrouth.

On entre à Zico House comme on entre dans un corps vivant. Les arches attirent, les murs se dénudent, l’escalier impose son rythme, heurté, irrégulier. Rien ici n’est lisse. Et c’est précisément ce qui fait tenir le lieu. Depuis plus de trente ans, Zico House accomplit ce que la ville échoue souvent à faire : offrir un point d’appui, un commencement. En arrivant au deuxième étage, le corps a déjà compris. Il est prêt.La porte s’ouvre. Arturo est là.Sur les tables, ses multiples visages racontent une lente métamorphose. Sur les murs, son histoire se déroule comme un récit intime devenu collectif. Arturo parle de joie, d’amour, de perte, de fatigue, autant d’états que le Liban connaît trop bien. Arturo raconte le pays.Naissance d’un compagnonArturo est partout. Mi-lapin, mi-souris, il se décline en...
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