Critiques littéraires Correspondance

Penser à deux les blessures du monde

Pendant six mois, de décembre 2024 à juin 2025, Kaoutar Harchi et Aurélien Bellanger se sont écrit des lettres. La jeune maison d’édition La Déferlante publie aujourd’hui cette correspondance entre les deux écrivains. Tantôt colère et cris, tantôt tristesse et espérance, ces textes invitent à une réflexion sur le chaos du monde, la fabrique du racisme et le rôle de la littérature dans des sociétés fracturées.

Penser à deux les blessures du monde

© Emanuelle Le Grand

Sans parler des blessé·es d’Aurélien Bellanger et Kaoutar Harchi, Éditions La Déferlante, 2025, 112 p.

L’ouvrage reprend, dans son titre, la formule convenue des journalistes qui, après avoir établi les statistiques sur les morts dans une guerre, un massacre ou une catastrophe, rajoutent « sans parler des blessé·es ». Pour les auteurs, justement, le sens de cette correspondance, c’est bien d’être attentifs aux blessé·es, ceux et celles qui survivent aux tragédies mais gardent en eux des traces de la catastrophe, dans leurs jambes, leurs bras, leurs visages, à la surface de leur chair comme au cœur de leur âme. Cette formule « sans parler des blessé·es » tait en fait l’existence tourmentée des fracturés, handicapés ou amputés, et la littérature se doit d’être présente pour remplir ce creux du langage commun, révéler les non-dits de la langue des médias. Dans une société marquée par l’emprise de la vitesse, où trois mots prétendent suffire à exprimer le malaise du monde, la littérature, elle, doit prendre le temps de dire jusqu’au bout les réalités des êtres blessé·es.

Un des sujets qu’explorent les auteurs dans leurs échanges épistolaires est bien la justesse de la langue. Aurélien Bellanger, s’adressant à Kaoutar Harchi, note ainsi son exigence d’une langue claire et correcte : « tu insistais (…) après la mort de Nahel, pour qu’on ne parle pas d’émeutes, mais de révoltes. Sur le génocide à Gaza, cette année, tes posts, dans une ambiance de naufrage général, ont été parmi ceux qui nous ont permis de tenir. »

Lorsqu’ils entament cette correspondance, les deux auteurs ne se sont quasiment jamais rencontrés. C’est la maison d’édition La Déferlante qui les a mis en contact en leur proposant ce projet. L’écriture sera l’occasion pour eux de se connaître mieux, c’est-à-dire littéralement de naître l’un à l’autre et peut-être de faire advenir un troisième territoire, ce tiers lieu où se dépose la possibilité de l’amitié qui est échange et élévation.

Leur conversation porte sur l’actualité douloureuse du monde et sur quelques enjeux sociétaux. On y trouve des passages autour de la violence faite aux enfants, la domination des adultes, la fascisation du champ politique ou le racisme structurel. On y croise des lignes qui évoquent la Palestine, l’élection de Trump, les gouvernements instables en France. On chemine, au gré des lettres, avec Antigone, Kateb Yacine, le Pape, George Floyd ou Marguerite Duras.

À partir de cet échange sur le monde – tel qu’il va, ou ne va pas –, se déploie une analyse du sens et des limites de la littérature. Kaoutar Harchi évoque, à ce propos, une certaine défaite de la fiction et note que le « génie narratif » a été largement récupéré par d’autres formes d’expression depuis la création du cinéma et surtout le développement des séries télévisées.

Les écrivains se doivent ainsi d’inventer de nouvelles formes. Pour sa part, Harchi écrit au carrefour de la sociologie et du récit narratif. Son dernier livre, Ainsi l’animal et nous, mêle témoignages personnels, réflexions sociologiques et analyse historique. L’ouvrage mobilise des souvenirs d’enfance que l’autrice entremêle à une documentation sur l’histoire des rapports de domination, celle de l’humain sur l’animal prédisposant et révélant celle des humains sur d’autres humains (colonisés, femmes, prolétaires…).

Kaoutar Harchi précise dans une lettre que, pour elle, écrire consiste à « rouvrir les albums du passé, convaincue qu’il devait bien s’y cacher une pierre que je pourrais approcher, la travailler au point de lui donner une forme distincte, de lui attribuer une fonction nouvelle et de la déplacer en un autre lieu, en dehors de sa terre d’enfouissement ».

Aurélien Bellanger souligne, dans ses lettres, l’énigme du travail du romancier : « Quand j’écris un roman, je ne suis pas vraiment avec moi-même. À la fois totalement conscient de ce que j’écris mais comme saisi par une conscience autre. » Son dernier roman, Les Derniers Jours du Parti socialiste, a pu être envisagé après un cheminement intellectuel et politique qui lui a fait porter un regard « radical » sur la « gauche molle » depuis ses liens avec la colonisation au XIXe siècle jusqu’à son islamophobie aujourd’hui.

Dans ces échanges, se glissent aussi des passages plus intimes, lorsque Bellanger évoque par exemple son statut de père qu’il perçoit comme « un bruit mental de fond », ou lorsque Harchi évoque sa mère et la façon qu’elle a de « rassembler, de tasser la cruauté, les guerres, l’injustice… au creux de sa paume et de serrer pour tout étouffer, pour savoir moins peut-être, ou savoir pas tout de suite, savoir quand elle le pourra, quand elle aura le temps, la force ».

Cette correspondance entre deux écrivains majeurs d’aujourd’hui est traversée par un assortiment de bruits : la fureur des guerres, les murmures de la nature, l’écho que fait une œuvre en construction et la résonance, dans l’intranquillité des jours, de « notre seul devoir politique » : l’espoir.

Sans parler des blessé·es d’Aurélien Bellanger et Kaoutar Harchi, Éditions La Déferlante, 2025, 112 p.L’ouvrage reprend, dans son titre, la formule convenue des journalistes qui, après avoir établi les statistiques sur les morts dans une guerre, un massacre ou une catastrophe, rajoutent « sans parler des blessé·es ». Pour les auteurs, justement, le sens de cette correspondance, c’est bien d’être attentifs aux blessé·es, ceux et celles qui survivent aux tragédies mais gardent en eux des traces de la catastrophe, dans leurs jambes, leurs bras, leurs visages, à la surface de leur chair comme au cœur de leur âme. Cette formule « sans parler des blessé·es » tait en fait l’existence tourmentée des fracturés, handicapés ou amputés, et la littérature se doit d’être présente pour remplir ce creux du...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut