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Dominique Eddé : une dure lucidité

Dominique Eddé : une dure lucidité

La Mort est en train de changer de Dominique Eddé, Les Liens qui libèrent, 2025, 112 p.

Contrairement à mes habitudes, j’ai tardé à lire le dernier essai de Dominique Eddé. Sa couverture grise, austère, retenue, profondément funèbre, à l’image du Moyen-Orient d’aujourd’hui, ainsi que son titre énigmatique, La Mort est en train de changer et son sous-titre, Gaza et la défaite de l’humanité, n’étaient pas de nature à inciter quiconque souffre de Weltschmerz* à s’y plonger immédiatement.

Cette lecture est en effet inconfortable, mais elle en est d’autant plus nécessaire. L’essai laisse une inquiétude durable, une fissure chez son lecteur. C’est sans doute là sa plus grande réussite. Kafka, sur lequel Dominique Eddé s’appuie, aux côtés de Dostoïevski, pour étayer certains de ses arguments, disait qu’un bon livre est celui qui, telle une hache, vient briser la mer gelée en nous.

Si Dominique Eddé parvient à remuer le couteau dans la plaie et à nous faire réfléchir, c’est parce qu’elle est, comme elle se définit elle-même, « une irréductible de la liberté », allergique à tout identitarisme, nationalisme, confessionnalisme et dogmatisme, mais aussi et surtout parce qu’elle ne cherche ni à convaincre ni à asséner. Elle s’efforce simplement de montrer qu’il est encore possible, et nécessaire, dans un monde devenu fou, de tenir, de continuer à penser librement, de ne pas céder à la résignation.

Elle ne propose ni un essai géopolitique au sens classique, ni un manifeste, ni même un témoignage. Elle procède autrement. Elle avance par fragments, multiplie les angles d’attaque, progresse par éclats et par retours sur soi. Comme si l’écriture elle-même devait épouser l’état de sidération morale provoqué par la destruction de Gaza et par ce que cette destruction révèle de notre temps, mais aussi de l’état d’esprit de ceux qui gouvernent aujourd’hui le monde.

Gaza est ici moins un sujet qu’un révélateur. Le lieu où s’expose à nu l’effondrement de ce que beaucoup appelaient encore récemment notre humanité commune. Dominique Eddé ne parle ni en surplomb ni depuis une innocence feinte. Elle sait ce que signifie vivre dans un Moyen-Orient où la violence est devenue structurelle, où le rapport à l’au-delà est souvent le symptôme d’un désespoir profondément enraciné. Cette connaissance intime de la région et du monde lui évite toute posture moralisatrice. Elle ne cherche pas à démontrer. Elle expose une conscience à l’épreuve du réel.

Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est le refus de toute simplification. Gaza n’est jamais réduite à un slogan ou à une abstraction. Dominique Eddé ne s’enferme pas davantage dans une approche strictement humanitaire ou compassionnelle. Elle ne se contente pas de dire l’horreur. Elle interroge ce que cette horreur fait à ceux qui la regardent, la commentent, la justifient ou la nient. La question centrale n’est donc pas seulement ce qui se passe à Gaza, mais ce que nous sommes en train de devenir en regardant Gaza.

On retrouve parfois, avec une certaine satisfaction, la Dominique Eddé polémiste lorsqu’elle attaque à juste titre les propos du chancelier allemand Friedrich Merz, déclarant, à l’instar de nombreux dirigeants occidentaux, qu’Israël ferait le « sale boulot ». Elle aurait également pu évoquer une autre déclaration tout aussi scandaleuse du même chancelier, selon laquelle l’antisémitisme en Allemagne serait « importé », comme s’il était lui-même dans un déni sidéral de l’histoire de son propre pays.

Le style de Dominique Eddé participe pleinement de son éthique. Son écriture est sobre, fragmentaire, méfiante à l’égard des grands effets rhétoriques. Chaque phrase semble pesée. Cette retenue est précisément ce qui donne au texte sa force particulière. Il n’y a ni emphase ni lyrisme appuyé, mais une gravité inquiète, une lucidité douloureuse. « La lucidité, écrivait René Char, est la blessure la plus rapprochée du soleil. »

Ce livre dialogue implicitement avec une tradition intellectuelle exigeante. On y entend des échos de Hannah Arendt, notamment dans la réflexion sur la banalisation du mal et la destruction des cadres communs du jugement. On pense à Susan Sontag et à sa méditation sur la souffrance des autres. On pense à Primo Levi lorsque Dominique Eddé s’interroge sur ce qui subsiste de l’humain lorsque toutes les catégories morales s’effondrent. On pense enfin à Theodor Adorno qui se demandait s’il n’était pas devenu littéralement barbare de continuer à écrire de la poésie après les camps d’extermination.

La Mort est en train de changer est aussi un livre sur la solitude de la parole dissidente. Face au maccarthysme d’atmosphère qui gagne les médias et le monde de l’édition en France, la voix de Dominique Eddé demeure l’une des rares à maintenir une ligne fondée sur l’intégrité intellectuelle et le refus des compromissions. Elle ne renvoie pas les camps dos à dos. Elle refuse les facilités morales, les indignations sélectives et les prudences calculées. C’est ce refus, discret mais inflexible, qui fait de ce livre un texte peut-être inconfortable, mais indispensable.

Certains des passages les plus stimulants retracent l’évolution de la pensée intellectuelle au fil des décennies, en convoquant de grandes figures de la philosophie et de la littérature du XXe siècle, telles que Vladimir Jankélévitch ou Emil Cioran, dont Dominique Eddé montre l’évolution de la pensée au fil des ans. Elle s’intéresse également au trumpisme, comme symptôme d’un dérèglement plus profond du monde contemporain. Elle s’interroge sur cette mégalomanie revendiquée, cette brutalité assumée, ce mépris des faits et du langage, et sur ce qu’ils révèlent d’une faillite plus générale de la raison politique et du discernement collectif.

Ce déplacement constant du regard, de Gaza à l’histoire des idées, de la guerre à la décomposition du langage public, confère à l’essai une profondeur qui excède largement l’actualité immédiate. Gaza n’est pas un point d’arrivée, mais un point de cristallisation, un miroir brutal tendu à un monde qui ne parvient plus à penser ses propres limites.


* Weltschmerz désigne un état de souffrance morale né du décalage entre le monde tel qu’il est et celui auquel on aspire. C’est sans doute ce qu’exprimait Emil Cioran, dont Dominique Eddé fut longtemps proche, lorsqu’il écrivait : « Je ne lutte plus contre le monde, je lutte contre une force plus grande, contre ma fatigue du monde… »

La Mort est en train de changer de Dominique Eddé, Les Liens qui libèrent, 2025, 112 p.Contrairement à mes habitudes, j’ai tardé à lire le dernier essai de Dominique Eddé. Sa couverture grise, austère, retenue, profondément funèbre, à l’image du Moyen-Orient d’aujourd’hui, ainsi que son titre énigmatique, La Mort est en train de changer et son sous-titre, Gaza et la défaite de l’humanité, n’étaient pas de nature à inciter quiconque souffre de Weltschmerz* à s’y plonger immédiatement.Cette lecture est en effet inconfortable, mais elle en est d’autant plus nécessaire. L’essai laisse une inquiétude durable, une fissure chez son lecteur. C’est sans doute là sa plus grande réussite. Kafka, sur lequel Dominique Eddé s’appuie, aux côtés de Dostoïevski, pour étayer certains de ses arguments,...
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