La poésie est en deuil : sa déesse est partie, laissant derrière elle un vide immense. Avec ses cheveux en désordre, ses beaux yeux et sa fine silhouette, Vénus Khoury-Ghata était une femme exceptionnelle, à la fois exubérante et libre, une battante meurtrie par la vie mais infatigable, qui aura vécu toute son existence en poète.
Comment oublier son attachement viscéral à son pays natal, omniprésent dans son œuvre, qui explique cette belle formule de Le Clézio : « Vénus Khoury-Ghata parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible » et justifie le choix de l’église Notre-Dame du Liban pour ses obsèques, ce mardi 3 février 2026 ? Comment ne pas saluer sa défense permanente de la francophonie qui l’incitait à sillonner le monde, à se rendre en Ukraine, en plein hiver, pour promouvoir la langue française, et à siéger au sein de jurys de nombreux prix littéraires, comme le prix Max Jacob, le prix Phénix, le Prix des Cinq Continents de la francophonie, ou son propre prix, créé en 2014 ? Comment ne pas se remémorer sa manière si particulière de déclamer ses poèmes en public, d’une voix chantante et envoûtante à la fois ?
Touche-à-tout en littérature, elle a publié en alternance recueils de poésie, romans, récits autobiographiques, nouvelles et livres pour la jeunesse, placés sous les signes de la mort, de l’exil, de la fantaisie, de l’humour – « Mon humour rend supportable le tragique de mes romans », disait-elle – ou du combat des femmes pour s’affirmer et défendre leurs droits en milieu hostile, sans compter ses traductions en français des poèmes d’Adonis : « Je me sens à l’aise dans tous les genres, m’a-t-elle déclaré dans un entretien datant de 2001. Je raconte des histoires dans mes poèmes et j’écris poétiquement dans mes romans où les dialogues, nombreux, pourraient être assimilés à du théâtre ! »
Généreuse, elle encourageait sans cesse les talents libanais et recevait chez elle, avenue Raphaël, comme au temps des salons littéraires parisiens, écrivains, éditeurs et critiques, autour de plats libanais savoureux, et en présence de sa chatte à qui l’on doit un livre drôle intitulé Cherche chat désespérément. Malgré tous les honneurs reçus (Prix Goncourt de la poésie, Grand Prix de poésie de la SGDL, Grand Prix de poésie de l’Académie française, Prix littéraire Prince Pierre de Monaco…), elle ne cessait de douter : « Je ne sais pas si je suis arrivée, m’a-t-elle confié. La seule chose dont je suis sûre, c’est que j’ai énormément travaillé. J’ai négligé ma vie, oublié de vivre. J’ai plus fréquenté la machine à écrire et les livres que les êtres humains… »
Celle qui admettait volontiers que l’écriture l’avait « réconciliée avec la vie », mais ne supportait pas la vieillesse, vient de poser sa plume pour aller rejoindre les morts qui, selon ses propres termes, « aident les vivants à vivre ». À l’image de son homonyme, la planète Vénus, poétiquement baptisée « l’étoile du berger », Vénus Khoury-Ghata restera à jamais cette lumière vive qui nous inspire et nous guide.