Des New Balance revisités. Photo New Balance
Par définition, tout hybride est un peu monstrueux : prenez la tête de l’un, la queue de l’autre, les cornes du troisième, le plumage d’un quatrième, ainsi de suite, et vous obtenez un de ces animaux qu’on voudrait doter de tous les attributs de force et de beauté, avec une esthétique au final insolite, pour ne pas dire douteuse, et une efficacité bancale. Ainsi en est-il de la chaussure, terrain de jeu privilégié des créateurs de mode, objet fétiche et même culte, qui souvent ne sert pas tant à protéger le pied en marche qu’à l’habiller comme un fantasme surréaliste. Comment lui faire allier confort, souplesse, puissance et créativité ? Les sneakers, chaussures venues du sport, deviennent dès les années 2000, à force d’ingénieries, de développement industriel et de nouveaux matériaux, les indispensables d’une génération nomade. La démocratisation du voyage, le diktat de la gym matinale, les déplacements dans tous les sens et en accéléré ont érigé les sneakers en marqueurs sociaux. Tout comme le bronzage était le snobisme des « congés payés », les sneakers signalent le dynamisme et la modernité active, en un mot la productivité de ceux et celles qui les portent. A contrario, les talons aiguilles, naguère emblèmes de puissance féminine de par leur érotisation et le mouvement particulier qu’ils confèrent à la marche, prennent la forme suspecte de la dépendance matérielle, voire de la soumission, à une époque d’autonomisation accélérée. Mais aussi, comment y renoncer ? Ce serait du même coup renoncer à l’un des accessoires les plus indispensables à la séduction. C’est ainsi qu’on a vu naître, au début du millénaire, le premier hybride sneakers-stiletto sous l’impulsion provocatrice et plutôt mal inspirée de Balenciaga. Naturellement, la chose a fait long feu après avoir navigué aux pieds de l’une ou l’autre vedette du moment, pour finir ses jours dans les boutiques discount où, si elle trouvait preneuse, il lui fallait se résigner à un destin anecdotique.

Mais la mode a ses retours, heureux ou malheureux. Comme les sneakers continuent à occuper la plus vaste portion des vestiaires, les grandes maisons de mode, pour ne pas être en reste, nouent des collaborations avec les équipementiers du sport. On n’en avait pas fini avec la Valentino à logo surdimensionné ou la Margiela grosse et arrondie comme un ballon que voici-voilou les sneakers qui imitent les ballerines ou les loafers dont la vedette est la 1906L de New Balance. Prenez une semelle de sneakers de course, avec ses différentes couches de caoutchouc, mousse d’EVA et PU, TPU, bulles d’air et gel. Ajoutez pour le dessus une autre mousse enfermée dans un filet de nylon, terminez avec la bande caractéristique du penny loafer, avec son trou en forme de diamant pour y enchâsser une pièce de monnaie et le tour est joué. Vous obtenez une chaussure de ville déguisée en chaussure de sport ou l’inverse.
Profitant de l’éclipse – momentanée comme toute éclipse – du talon aiguille, la ballerine gagne en faveur, toujours féminine, toujours connotée de danse et de légèreté. Mais l’industrie du sneaker, l’une des plus puissantes au monde, ne la laissera pas, cette année, orpheline. Elle aussi gagne, toute délicate qu’elle soit, ses semelles athlétiques et lorgne, de plus, du côté de la clientèle masculine. C’est pour elle qu’Adidas transforme ses chaussures de taekwondo, les Mei, et les ajoure sur le haut du pied en y ajoutant un ruban. Chez Hermès, la folie des ballerines façon filet de pêche d’Azzedine Alaïa ayant tourné la tête d’au moins 50 % de l’humanité féminine, Pierre Hardy offre une inspiration fish-net version croquenot, perchée sur une semelle sculpture en caoutchouc noir. Mais on est chez Hermès et le résultat est étrangement élégant. Même tentation chez Miu-Miu, avec un modèle graphique à bout inspiré de Nike. En deux mots, la chaussure revient à ses tentations futuristes en s’adaptant à une population mutante qui tente de concilier ses divers impératifs avec sa fascination pour la mode.

