Critiques littéraires Roman

L’espion qui venait de Finlande

L’espion qui venait de Finlande

D.R.

L’Incident d’Helsinki d’Anna Pitoniak, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch, Série noire/Gallimard, 2025, 425 p.

Il était temps : les femmes commencent à chasser les hommes de l’un de leurs tout derniers bastions, le roman d’espionnage. Et, bien sûr, elles installent des héroïnes à la place des héros sans en faire pour autant des êtres exceptionnels ou des James Bond en jupon. Amanda Cole est l’une d’elles : elle travaille pour la paresseuse antenne de la CIA à Rome, où l’on préfère succomber à tous les charmes de la « Ville éternelle » plutôt que de faire du renseignement. Elle s’y ennuie donc beaucoup, d’autant plus qu’elle est ambitieuse, et même carriériste. Elle est aussi précise, méticuleuse, va droit au but et n’a pas froid aux yeux. En revanche, dans sa vie amoureuse, c’est le calme plat.

Son personnage plutôt atypique a été imaginé par Anna Pitoniak, une ancienne éditrice chez Random House, la célèbre maison américaine, qui a estimé que l’espionnage, en tant que genre littéraire, était encore beaucoup trop l’apanage de la gent masculine. L’Incident d’Helsinki est son quatrième roman, mais le premier traduit en français. Le Washington Post et le Times l’ont désigné comme le meilleur thriller de l’année. Avec Anna Pitoniak, les femmes ont désormais le beau rôle, les hommes beaucoup moins.

Parlons justement de l’un d’eux, Charlie, le père d’Amanda Cole, dont elle a été très proche, qui œuvre lui aussi pour l’agence de renseignement américaine. L’héroïne du roman a donc mis ses pas dans les siens. Ce faisant, elle a découvert que ce papa trop chéri était susceptible de travailler pour la Russie et même d’être une taupe depuis l’époque où il était en poste à Helsinki, lorsque la guerre d’Afghanistan, qui avait fait suite à l’invasion soviétique de 1979, battait son plein.

Doit-elle le dénoncer ou non ? Ce combat entre la fidélité filiale de l’héroïne et celle qu’elle se doit d’avoir envers la CIA, et au-delà, à son pays, est non seulement l’un des enjeux du roman mais aussi ce qui lui donne toute son épaisseur : « Le choix était le suivant : compromettre son père ou se compromettre elle-même. Ne voyait-il donc pas que cette position était intenable ? Ou bien il en était conscient et il n’en avait rien à foutre ? Ou bien il en était conscient et il misait sur l’obéissance filiale ? »

En attendant qu’elle fasse ce choix existentiel, l’histoire commence en Italie. Dès les premières lignes, on sait déjà que l’on a sous les yeux un roman d’espionnage classique : « Ce n’était pas raisonnable de rester debout sous un soleil brûlant de juillet, à Rome. Semonov faisait les cent pas en s’épongeant le front avec un mouchoir imbibé de sueur. Il aurait dû imiter les Romains, qui échappent à la fournaise estivale en s’arrêtant chez Giotti pour manger une glace, en s’offrant une sieste dans une chambre aux volets fermés, ou en quittant carrément la ville pour rejoindre les collines de l’Ombrie où souffle une douce brise. Mais Konstantin Nicolaïevitch Semonov n’était pas à supplier qu’on le laisse entrer dans l’ambassade américaine, en répétant qu’il avait d’importantes informations à communiquer, parce que c’était quelqu’un de raisonnable. »

Ce Semonov est un officier subalterne trop honnête du GRU, les services de renseignement militaire russes. Il a profité de ses vacances à Rome pour avertir les Américains que le service secret rival, le KGB, a prévu d’assassiner un sénateur démocrate américain en visite au Caire. La léthargie romaine aidant, l’informateur russe n’a pas été pris au sérieux par le chef d’antenne de la CIA. Dès lors, quand l’homme politique succombe à un AVC dans la capitale égyptienne, Amanda Cole ne croit pas à un tel décès.

L’agente américaine découvre très vite les raisons de la mort du sénateur : il a mis à jour une extraordinaire manipulation des marchés financiers internationaux organisée par Moscou sur fond de guerre froide, celle que nous vivons précisément aujourd’hui. Apparemment, un oligarque russe l’a aidé à découvrir la machination du Kremlin en rassemblant des preuves qui démontrent comment les services russes parviennent à faire monter ou descendre les cours boursiers de certaines entreprises de pointe, un bon moyen de faire pression sur leurs dirigeants.

Pour bien comprendre l’histoire, qui n’est pas simple car, en plus, comme dans tout bon roman d’espionnage, il y a de la manipulation dans la manipulation, mieux vaut avoir quelques connaissances dans le domaine des cotations boursières et des codeurs. Mais l’intrigue reste dans l’ensemble passionnante – hormis l’entrée en jeu des Afghans, épisode abracadabrant sur un sujet que la romancière connaît fort mal, sinon elle saurait que les combattants du Panjshir ne sont pas des Pachtounes.

Ce qui fait aussi le charme de ce roman, écrit dans une langue précise, fluide et sans fioriture, parfois un peu terne, c’est que la vie familiale se mêle à celle d’agent simple ou double, ce qui n’est pas simple à gérer. Les espions ont eux aussi des chagrins, des amours qui finissent mal. Ils digèrent difficilement, ont des soucis de santé, doivent composer avec des gardes d’enfants, se trouvent moches. Comme tout un chacun, ils ont également des envies pressantes. « À 21h 07, sa vessie l’obligea à se rendre aux toilettes. Il avait bu six tasses de thé en deux heures. Face à la fenêtre grillagée qui donnait sur la ruelle arrière, il savoura ce plaisir de se soulager qui apaisait le bouillonnement de son cerveau. Son affaire terminée, il se contempla dans le miroir au-dessus du lavabo. Il avait une sale tête. Il faisait vieux. Il rejeta la faute sur l’éclairage brutal. »

Certes, n’est pas John Le Carré ni Graham Greene qui veut, mais à l’heure où la littérature francophone désespère par son nombrilisme effarant, lire un bon roman d’espionnage américain, à la fois classique et dans les problématiques de notre époque, fait un bien fou.


L’Incident d’Helsinki d’Anna Pitoniak, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch, Série noire/Gallimard, 2025, 425 p.Il était temps : les femmes commencent à chasser les hommes de l’un de leurs tout derniers bastions, le roman d’espionnage. Et, bien sûr, elles installent des héroïnes à la place des héros sans en faire pour autant des êtres exceptionnels ou des James Bond en jupon. Amanda Cole est l’une d’elles : elle travaille pour la paresseuse antenne de la CIA à Rome, où l’on préfère succomber à tous les charmes de la « Ville éternelle » plutôt que de faire du renseignement. Elle s’y ennuie donc beaucoup, d’autant plus qu’elle est ambitieuse, et même carriériste. Elle est aussi précise, méticuleuse, va droit au but et n’a pas froid aux yeux. En revanche, dans sa vie...
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