Des portraits de Brigitte Bardot, décédée le 28 décembre 2025, et bouquets de fleurs encadrent l’entrée de la Madrague à Saint-Tropez. Photo AFP
Pour avoir la confiance des grands artistes, il faut savoir les aimer follement, éperdument, douloureusement, pour reprendre les mots de l’immense Annie Girardot. Il faut aussi comprendre qu’ils vivent, pour la plupart - pour les monstres sacrés en tout cas -, dans une solitude à en perdre raison et envies. Dans un mal-être qui les force à s’exhiber parfois pour un élan de tendresse en retour, beaucoup se perdent dans les excès et outrances que seules les âmes les plus sensibles sauront reconnaître comme un appel à l’aide. Tel était le cas de Brigitte Bardot.
Symbole des Trente Glorieuses et de la France d’après-guerre aux élans insouciants, incarnation - malgré elle - de l’émancipation féminine et de la libération sexuelle, elle a fait de ses deux seules initiales le manifeste charnel d’une nation en proie à ses démons à l’orée des années 1960. Trop belle pour être considérée par les intellectuels parigots, trop sensuelle pour rassurer ménagères et mères de famille, trop femme pour une époque d’hommes, B.B., vouée à la vindicte publique pour avoir aimé, quitté, re-aimé, a fini par s’effacer artistiquement sur le rivage du même village de pêcheurs qu’elle a transformé en haut-lieu sans nuage de la jet-set frimeuse. Et elle a eu raison. Quand on ne vous chérit pas, on disparaît en majesté.
Peu importent les foules clamant son nom, les hordes de photographes campant des semaines et des mois devant son domicile, ou l’aura suprême de tragédienne qu’elle ne parviendra pas à conquérir — sans doute aurait-elle pu l’atteindre avec l’âge, une fois dissipée l’obsession gênante des vieux réalisateurs figés sur sa plastique —, l’actrice savait qu’elle ne serait jamais prophète en son propre pays. Encore une fois, elle avait raison. La disparition un dimanche pluvieux de décembre de la plus solaire des icônes en a été la malheureuse confirmation. L’émotion, plus internationale que nationale, n’a suscité ni engouement populaire à la Johnny ni hommages unanimes à la Bébel. Juste une parenthèse nostalgique pour les plus de soixante ans et quelques cinéphiles ou modeux, soutenue par une couverture médiatique honorable et la reprogrammation de films et de documentaires cultes sur France Télévisions - preuve que le service public tricolore, exemplaire lorsqu’il s’agit de commémorer ses idoles disparues, demeure le modèle à suivre pour les institutions audiovisuelles.
Des rares badauds égarés dans le Saint-Trop' mouillé aux bouquets déposés par une poignée de fidèles devant la Madrague, le silence qui règne sur les places azuréennes quasi désertes semble répondre au vœu de discrétion de celle que ses voisins surnommaient « Madame Brigitte ». Car la Bardot que l’on imaginait sermonner ministres et présidents la centaine passée était tout sauf unanimement plébiscitée, ou irréprochable — loin s’en faut...
Son mythe, la nonagénaire l’a torpillé, ébranlé, mis à mal comme pour mieux s’en défaire. Libre avant son temps, farouchement indépendante en cuissarde et bérets en cuir, passionnément rebelle les seins à l’air sur les plages de la Riviera, la petite Parisienne qui inspirera par son souffle la dolce vita postmoderne italienne ou la movida espagnole n’était, dans aucun scénario de génie, prédestinée au tournant identitaire et cloisonné qu’elle choisit de prendre. Pour la première fois, elle n’avait plus raison.
Si les critiques les plus superficiels omettent de souligner sa finesse d’interprétation et son avant-gardisme d’activiste géniale et chevronnée pour la protection animale, avant de la dénoncer à juste titre, c’est parce que la face sombre de la comédienne reflète ce que l’on redoute le plus aujourd’hui : l’impossibilité d’identification. Bardot se savait au-dessus de la mêlée, ne s’en excusait pas, et prenait un malin plaisir à répondre à ses détracteurs par le dédain assassin le plus total. Multi-condamnée pour incitation à la haine raciale, proche des cercles de l’extrême droite lepéniste - elle a rencontré le chef du FN par le biais de son quatrième mari, Bernard d’Ormale, son ex-conseiller -, la dangereuse dérive de la muse des sixties fascine outre-manche et gêne, encore une fois à juste titre, la profession qui ne demandait qu’à la célébrer pour son œuvre à l'aube du troisième millénaire.
Torturée en dépit du je-m’en-foutisme qu’elle trimballe face à chaque caméra qui croise sa route, elle façonne, dans la seconde moitié de sa vie, un profil vendeur tout trouvé pour les factions les moins républicaines, nourri par des communiqués à l’emporte-pièce, des diatribes xénophobes et des attaques dirigées contre l’islam et les homosexuels. Complexe jusqu’au bout, elle fait abstraction de ses combats de jeunesse - elle avait condamné les crimes de l'OAS en 1961 - et se radicalise sans excuse.
Vers la fin de sa carrière, B.B. confessait volontiers « faire partie des meubles » des Français. L’actrice, promise à un bel avenir en 1956 et devenue paria culturelle du XXIᵉ siècle, s’en est allée en monument, solide mais figée dans une ère qui, à en croire les sondages politiques, n’est pas tout à fait révolue. Une ère où il est jugé drôle d’humilier les communautés marginalisées, de railler les femmes qui s’expriment, de stigmatiser toute personne issue de l’immigration.
Oui, Brigitte Bardot faisait partie des meubles. De ceux que l’on choisit de garder, auxquels on peine à renoncer, que l’on époussette parfois en faisant mine d’oublier leurs aspérités, et que l’on aimerait, à l’occasion, ressortir. À certaines conditions. C’était la France d’hier. C’était B.B.




""Trop belle pour être considérée par les intellectuels parigots,"" = ?
11 h 32, le 02 janvier 2026