Une partie des députés libanais lors de la séance du Parlement organisée le 28 octobre 2025. Photo d'archives Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour
À la veille de la séance parlementaire prévue jeudi, les tensions politiques s'accentuent et les désaccords persistent sur la loi électorale et le vote des expatriés, le président de la Chambre, Nabih Berry, n’ayant une nouvelle fois pas inscrit à l’ordre du jour la proposition d’amendement visant à permettre aux Libanais de l’étranger de voter pour tous les 128 députés, et non pour les six sièges spécifiques prévus par la loi actuelle. Ces blocages conduisent désormais à l'évocation d'un report des élections législatives prévues en mai 2026, alors que toutes les parties insistaient jusque-là sur la tenue du scrutin dans les délais prévus. Et c'est le vice-président de la Chambre, Elias Bou Saab, lui-même qui a donné le ton, mercredi depuis Baabda.
À l'issue d'une réunion avec le président de la République, M. Bou Saab a affirmé que Joseph Aoun « souhaite que tous les députés assistent à la séance législative parce qu'il y a des lois à étudier qui importent aux citoyens, comme les lois de réforme et d'autres reliées à des accords avec la Banque mondiale ». Il a rappelé que « la paralysie nuit aux Libanais, au gouvernement et au mandat (Aoun), surtout dans les conditions difficiles que traverse le Liban ». « Nous avons besoin de légiférer », a-t-il lancé. « Nous avons discuté des législatives et des obstacles actuels qui les entravent, car les querelles et les défis ne mènent pas à la tenue du scrutin. Les élections et les amendements à la loi électorale ne pourront se faire sans consensus politique », a ajouté M. Bou Saab lors d'une conférence de presse.
Il s'est dit, par ailleurs, « favorable » à ce que les Libanais de la diaspora puissent voter pour les 128 députés du Parlement libanais, « mais cela voudra dire qu'il faudra rouvrir les inscriptions » pour pouvoir prendre part au vote depuis l'étranger. « Cela entraînera un report technique des élections, ce qui implique que le scrutin n'aura pas lieu avant août », a poursuivi le vice-président du Parlement. « J'ai dit à ceux qui votent pour moi et qui sont à l'étranger, de ne pas s'enregistrer. S'ils s'enregistrent, ils voteront pour les six députés de la diaspora. Je leur dis de venir ici pour voter », a-t-il ajouté.
Alors que les Forces libanaises (FL) et les Kataëb avaient déjà annoncé leur décision de boycotter la séance parlementaire, le bloc de la « Modération nationale », majoritairement composé de sunnites ex-haririens, a pour sa part confirmé mercredi sa participation afin de permettre l’adoption des « lois importantes pour les citoyens ». Dans un communiqué, le bloc a rappelé que son objectif initial était de « parvenir à un compromis sur la tenue des élections législatives avec l'adoption des amendements nécessaires garantissant le vote des Libanais de la diaspora ». « Malheureusement, les choses n’ont pas abouti aux résultats attendus », poursuit le texte. Le bloc accorde désormais « une nouvelle chance à l’aboutissement d’un compromis » et demande à Nabih Berry « d’inscrire à l’ordre du jour de la première séance législative le projet de loi sur les élections législatives transmis par le gouvernement ».
« Un démon muet »
Sur X, le chef des FL, Samir Geagea, a vivement réagi. « Tout député qui assistera à la séance de demain (jeudi) aura, sciemment ou non, donné un chèque en blanc au président Berry pour ses pratiques au Parlement. Celui qui se tait face à l’erreur est un démon muet ». La veille, il avait déjà accusé M. Berry d’avoir « transformé » la Chambre en « une ferme » et appelé à « faire pression sur les députés pour qu’ils n’assistent pas à la séance ». Samir Geagea a ajouté que « contrairement à ce que prétend l’autre camp, il ne s’agit pas d’un blocage du Parlement, mais exactement du contraire : c’est une manière de le faire revivre ».
Sans nommer M. Bou Saab, Samir Geagea a critiqué ses propos depuis Baabda sur la nécessité de légiférer : « Tout cela constitue erreur sur erreur. Les prêts de la Banque mondiale demeurent valables même s’ils ne sont pas approuvés durant cette période ». Par ailleurs, toute loi adoptée dans un tel climat serait une loi bancale, adoptée de manière bancale, par un Parlement lui-même géré de façon bancale » a-t-il poursuivi. Avant de lancer : « Quiconque se soucie réellement des intérêts des citoyens et de leurs conditions de vie doit, avant toute chose, œuvrer de concert avec tous afin de mettre un terme aux dysfonctionnements qui caractérisent actuellement la gestion du Parlement ».
Après sa participation à la commission des Affaires étrangères, le député du Rassemblement démocratique (joumblattiste) Waël Abou Faour a estimé, quant à lui, que « les discussions des commissions parlementaires sur la loi électorale ne présagent rien de bon en raison de l’absence de compromis politique ». Il a averti que « tout retard dans l’élaboration de ce compromis augmente les risques pour les élections législatives et porte un coup sévère au processus de construction de l’État et de restauration de son autorité, engagé avec le nouveau mandat présidentiel et le nouveau gouvernement ». Insistant sur « le principe de tenir les élections à leur date prévue », il a ajouté que son bloc est « prêt à envisager un report technique n’excédant pas deux mois au maximum et à garantir le droit des citoyens à l’étranger de participer pleinement aux élections législatives ». En soirée, le bloc du Rassemblement démocratique a annoncé sa participation à la séance législative de jeudi, tout en se disant ouvert à un report technique des élections, limité à deux mois si nécessaire.
Pour sa part, le député Ali Khreis a affirmé que le tandem Amal-Hezbollah est favorable à la tenue les législatives à la date prévue et conformément à la loi en vigueur, estimant que les appels à modifier la loi à ce stade signifient, de manière indirecte, une absence de volonté de tenir les élections.
Par ailleurs, plusieurs groupes de la diaspora libanaise ont adressé un courrier au président du Parlement pour demander l’inscription à l’ordre du jour de la séance législative de la proposition de loi électorale et du projet de loi gouvernemental. Parmi les signataires figurent notamment Kulluna Irada, Meghterbin Mejtemiin, le Lebanese Executives Council, Sawti et The Lebanese Diaspora. Ces groupes rappellent que « ce droit est constitutionnel et garanti depuis 2018, et que le maintien du système actuel des six sièges réservés aux expatriés constitue une atteinte au principe d’égalité entre tous les Libanais ».
« Chantage » et aéroport de Qleyaat
Sur un autre plan, les commissions mixtes chargées de l’exploitation de l’aéroport René Moawad à Qleyaat ont appelé « tous les députés du Akkar, du Nord et du Liban, à assister à la séance législative de jeudi, en raison de son importance nationale, notamment pour l’inscription et l’adoption du point relatif à la loi sur le partenariat public-privé (PPP), qui permettra à l’Autorité de l’aviation civile de préparer le cahier des charges pour les entreprises internationales intéressées par la concession et l’exploitation de l’aéroport de Qleyaat ». Elles ont souligné que « l’adoption de ce point constitue une étape essentielle dans le processus de relance de l’aéroport, compte tenu de ses retombées positives directes sur le développement économique, la création d’emplois et la dynamisation de l’activité dans le gouvernorat du Akkar et dans le Nord en général ». Sur ce plan, M. Geagea a accusé M. Berry de « faire du chantage aux députés du Nord à travers le point relatif à l’aéroport de Qleyaat ». Il a dans ce cadre rappelé que « ce point avait déjà été adopté lors de la séance précédente et est devenu exécutoire conformément au règlement intérieur de la Chambre ». « Nous voulons tous l’aéroport de Qleyaat et nous avons beaucoup lutté pour y parvenir, mais il n’est pas acceptable de laisser le président Berry s’en servir pour nous faire chanter », a-t-il ajouté.



Ce parlement n’est pas une ferme. C’est un poulailler où seul Berry joue au coq et veut le rester jusqu’à son dernier souffle. Dans un autre pays, cela fait longtemps qu’il aurait été démis de ses fonctions sans préavis ni délai. Je parle bien sûr des pays civilisés et démocratiques.
16 h 25, le 18 décembre 2025